A Bure, les grenades pleuvent comme à Malville...

A Bure, les grenades pleuvent comme à Malville

« Irons-nous jusqu’à la guerre civile ? » Le gros titre rouge barrait la Une du n°169 de La Gueule Ouverte, ce 4 août 1977. Une semaine avant, le 31 juillet dans l’Isère, une énorme mobilisation de 70.000 personnes déferlait autour de Creys-Malville pour barrer la route au surgénérateur Superphénix. Et Vital Michalon, 31 ans, tombait foudroyé, tué par une grenade militaire OF – du même type que celle qui faucha Rémi Fraisse à Sivens en 2014.
Il y avait comme un écho de Malville qui résonnait dans la campagne de Bure, dans la Meuse en cette fin de journée du 15 août 2017. Les manifestants anti-Cigeo – petit nom du gros projet d’enfouissement délirant de l’Andra, l’agence chargé par l’État de « digérer » les déchets radioactifs à 500 m sous terre – se sont fait fracasser par les gendarmes mobiles. Avec canon à eau, lacrymo à foison, tirs de balles en caoutchouc (LBD) aux visages, et surtout des grenades, une bardée de grenades offensives, c’est-à-dire explosives, dites « assourdissantes » mais à létalité certaine 1.
Ce jour-là, c’est Robin, 27 ans, qui fut gravement blessé au pied par un de ces engins de mort. Lui est encore là pour raconter : « Parmi la quinzaine de grenades que ces salopards de GM nous ont envoyées en l’espace d’une minute, j’ai vu la 2ème exploser à hauteur de tête. Si quelqu’un avait été à cet endroit précis, il serait certainement mort à l’heure qu’il est. Pour ma part, comprenant le danger de la situation je me mets à courir dans la direction opposée aux GM. Là, j’entends crier : « Attention grenade ! » Je lève la tête pour chercher dans le ciel… Je ne vois rien. C’est à ce moment que la grenade explose à côté de mon pied. Choqué par le bruit, et les nerfs ayant été coupés sur le coup, je ne comprends ce qui m’arrive qu’en regardant, sans y croire, mon pied que la chaussure explosée et fondue laisse apparaître ouvert sur toute la partie supérieure, os et tendons à l’air. Cette vision d’horreur associée à la douleur brutale qui commence à monter me font crier : « Oh non ! oh non ! Oh NOOOOOOOON ! » Je m’écroule mais rapidement l’équipe médic, dont je salue le courage et l’efficacité, me mettent sur un brancard et se lancent dans une grande course pour me sortir du champ. Les grenades continuent à exploser et l’une d’elles tombe très proche de nous alors que nous sommes déjà loin. »
La lutte contre l’Andra persiste ici depuis 25 ans. Elle s’est raffermie ces cinq dernières années. Une forêt stratégique est occupée depuis l’été 2016, semant le doute auprès des nucléocrates et leurs alliés, passés maîtres dans l’art de faire avaler la pilule radioactive aux habitants. Urbaine ou rurale, la répression endosse les mêmes pardessus. Les restes de l’arsenal trouvé par les militants dans les champs 2 relèvent bien de la « guerre civile » – explosive et chimique. La quinzaine de douilles de grenades GLI-F4 témoignent de l’intensité du feu. A la fois lacrymo et à « effet de souffle » (bourrées de TNT), les GLI-F4 sont des « grenades offensives » que l’on désigne pudiquement comme « assourdissante » (165 db de détonation). Au même moment, le gouvernement a passé un bel appel d’offres pour se fournir en grenades lacrymos et explosives pendant 4 ans pour 22 millions d’euros.
Les « médics » présents à Bure – à Malville on les appelait « les secouristes » – ne publieront pas de bilan définitif de la bataille du 15 août. Pas à cause de la blessure de Robin qui aurait occulté toutes les autres, innombrables. Un peu pour ne pas rentrer dans la guerre des chiffres alimentée par la préfecture. Mais surtout par bienveillance, les médics refusant de référencer les blessé.e.s pour éviter d’avoir des comptes à rendre aux autorités (les rapports d’intervention des pompiers ou du Samu étant immédiatement transmis à la pref !). La manière dont les flics ont fait irruption dans la chambre d’hôpital de Robin, à Nancy, presque aussitôt après son admission, en dit assez long pour ne pas épiloguer.
Le plus préoccupant pour les secouristes, ce sont les nouveaux types de séquelles que les opérations de « maintien de l’ordre » génèrent : hématomes et brûlures suite aux impacts de LBD, effets persistants des gaz sur les yeux et les appareils respiratoires… Quant aux grenades, l’explosion dissémine de fines particules de plastique qui s’infiltrent dans les tissus musculaires, invisibles à l’imagerie médicale rendant toute intervention chirurgicale impossible ; le « blast », en atteignant les tympans, désoriente et peut provoquer distorsions sensorielles, nausées et acouphènes. Sans parler des longs passages post-traumatiques qui peuvent durer des années. Une précédente manif à Bure, le 18 février, avait fait à peu près autant de dégâts sans le crier sur les toits.

Jet

1- L’usage des grenades OF dites « offensives » a été suspendu après la mort de Rémi Fraisse, puis interdit définitivement en mai 2017. Mais les autres engins à effet de souffle, tout autant létaux, sont encore admis dans l’arsenal du maintien de l’ordre.
2- Lire le texte publié le 17 août, ainsi que le témoignage de Robin, sur le site http://vmc.camp.