A quand la fin de la faim ?

, par Bénédicte Bonzi

A quand la fin de la faim ?

« Nous ne verrons pas la fin de la faim ! ». C’est ce qu’affirme Yannick, bénévole dans une association en charge de l’aide alimentaire. Depuis qu’il s’est engagé, il le constate, dans les rues qu’il arpente plusieurs nuits par semaine, les demandes augmentent. Les files d’attente s’allongent, de nouveaux visages s’ajoutent aux habitués. Armé de patience et de repas chauds contre quoi lutte-t-il ? Donner à manger ne suffit pas, les personnes qu’il rencontre depuis 5 ans ont besoin d’un logement, de soins, d’un travail. Si l’estomac est rempli pour un instant, les gens s’enlisent, ils passent de la vie à la survie, de la pauvreté à la misère. Yannick est devenu un témoin ordinaire malgré son action extraordinaire. Yannick est en colère !

Une urgence qui dure !

Aujourd’hui encore, l’appel lancé par l’abbé Pierre en 1954 résonne. Cet homme a su émouvoir face à une chose insupportable qui se passait sous les yeux des français, des gens mouraient dans la rue. 30 ans plus tard, Coluche à son tour ne cherche pas à faire rire mais à nourrir. Interpellé à la radio par un homme qui lui dit que c’est bien beau de chanter pour l’Ethiopie mais que la misère est aussi là, en France, et fait des victimes, Michel Colucci lance en 1985 sa petite idée qui deviendra grande. Ce jour-là, il a été écouté, entendu mais peut-être pas compris ! Lorsque l’humoriste imagine avec son équipe, les Restos du cœur, il pense un dépannage, une aide ponctuelle qui permettrait de s’en sortir. Les factures d’électricité augmentent en hiver, ça met les gens dans le besoin, il y a en face des invendus liés à une surproduction agricole, l’opération est assez simple, car pour lui : « C’est pas normal que dans le pays de la bouffe y en ait qu’en ait pas assez ! ». Ainsi, il organise le partage. Puis… il y a eu un camion … les restos ont continué sans lui, la pauvreté n’a cessé d’augmenter et ses formes aussi. L’urgence à laquelle il avait voulu faire face : les travailleurs pauvres, la hausse du chômage, les personnes âgées incapables de faire face aux charges après la perte d’un conjoint, etc - non seulement a perdurée mais s’est aggravée.

Pourtant hier comme aujourd’hui, en France, la nourriture est abondante.

L’ADEME [1] chiffre à 10 millions de tonnes le gaspillage alimentaire en France. Cela signifie qu’il n’y a pas un problème de production mais bien d’accès à l’alimentation. Les stocks sont là mais ils ne sont pas accessibles. Une telle situation mérite de s’arrêter et d’observer pour les différents paradoxes qu’elle englobe.

Le premier : l’abondance devient un problème. Lorsqu’il est question de famine, de restrictions à cause des guerres, des catastrophes naturelles ou climatiques, la rareté des produits alimentaires est considérée comme un fléau contre lequel il faut lutter. Et, lorsque le pays est « en paix » l’abondance de nourriture se traduit par l’effondrement du prix du producteur qui ne touche plus le juste prix de son travail parce qu’il faut créer de la rareté ! Dans le meilleur des cas, le producteur vend à perte, dans le pire il reste avec sa marchandise sur les bras.

Le second : l’article 25 de la déclaration universelle des droits de l’homme stipule que : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.  » Ainsi dès lors que la nourriture est présente en quantité suffisante dans un pays, quelle est la responsabilité de l’Etat qui ne respecte pas cet article ? Comment comprendre l’insécurité dans laquelle demeurent les bénéficiaires de l’aide alimentaire ?

Enfin, la lutte contre le gaspillage alimentaire ne peut en aucun cas être une solution à la lutte contre la pauvreté. En effet, il s’agit d’une fuite en avant où la surproduction agricole qui détruit l’agriculture n’est pas combattue mais réorientée vers un autre domaine en crise pour le quel là non plus une véritable solution n’est pas recherchée. Car ici demeure une question d’éthique, au sens d’un projet de société capable de répondre à l’intérêt général et non aux intérêts privés de quelques grands groupes. Aussi, il faut se demander si une société qui utilise les pauvres comme variable d’ajustement de ses excès est une société souhaitable et désirable ?

L’accès à l’alimentation, ce n’est pas le don !

L’aide alimentaire dans un centre de distribution consiste dans le don de denrées. Des produits plus ou moins choisis sont distribués aux personnes qui, après avoir été inscrites, peuvent, sous condition de ressources, bénéficier d’une aide. Selon les villes, certaines personnes attendent 2h dans le froid pour avoir l’équivalent de 7 ou 8 repas par semaine. Les distributions de repas chauds la nuit en camion nommées maraudes sont, elles, dites inconditionnelles. Cela signifie que celui qui se présente au camion n’a pas besoin de fournir de document pour être servi. Dans ces deux cas la nourriture est donnée, et un don génère une relation particulière. Comme l’expliquait Marcel Mauss il comporte ces trois moments : le fait de donner, le fait de recevoir et celui de rendre. Le rendu est un élément essentiel pour ne pas se sentir pris dans une relation de domination. Mauss avait utilisé un mot vernaculaire « le hau » pour qualifier cette charge morale contenu dans le don qui oblige celui qui reçoit à rendre. C’était pour lui cet ensemble qui en faisait un fait social total.

Aujourd’hui la question se pose : qu’est-ce que le don de nourriture tel qu’il est mis en place engage en terme de rapports sociaux ? Celui qui reçoit peut-il rendre ou bien est-il condamné à dire merci à la dame en remplissant son panier de produits « périmés » ? Est-il redevable de prendre ce que personne n’achète ? Et l’Etat n’est-il pas redevable de quelque chose de mieux vis-à-vis des personnes vulnérables ? N’a-t-il pas cette dette vis-à-vis de la société qui est sa raison d’être ? Car, ce qui met Yannick en rogne, c’est que, la nuit, bien plus que donner à manger à ceux qui en ont besoin, il assure la sécurité du bourgeois en contenant la violence d’un système qui bafoue les droits de l’homme. Lui et quelques milliers de bénévoles permettent qu’il n’y ait pas d’émeutes de la faim, pas de vols, mais jusqu’à quand ces gens qui ont faim de droits accepteront-ils d’être témoins du pire quand ils voudraient être acteurs de changements ?