Ce que montre la fin de la paysannerie

, par nashtir togitichi

Pierre Bitoun et Yves Dupont  : Le sacrifice des paysans, une catastrophe sociale et anthropologique. Editions L’Echappée, Collection « Pour en finir avec » octobre 2016, 336 pages, 19 euros.

« …Il faudra bien un jour reconnaître que l’événement majeur du 20e siècle n’aura pas été l’arrivée du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie. » Ainsi, cité dans la conclusion de cet essai, le personnage de Jean Clair dans son roman de 2013 Les Derniers Jours, témoigne du bouleversement qui engloutit en moins d’un siècle une classe sociale : les paysans.
Si les auteurs n’ont pas voulu malgré tout faire un livre de spécialistes de l’agriculture, loin d’être le seul sujet abordé, le thème central de la paysannerie est ici un fil rouge propice à la critique de la modernité dans tout son déploiement. Il s’agit pour eux de penser un impensé, un point aveugle de la culture et de la politique.
’... la question centrale de cet essai, le sacrifice des paysans… » est, en dernière analyse, « le sacrifice de tous les autres ou presque’. Le fond du problème tient à ce qu’une large majorité d’individus (pour de multiples raisons) continue à consentir à ce qui apparaît de plus en plus comme un processus catastrophique engendrant un rétrécissement permanent du monde habitable.

La question paysanne est un analyseur

Cet essai dense réinscrit la question paysanne à l’intérieur d’un questionnement d’ensemble sur les raisons anthropologiques, techniques, économiques, sociales ou politiques pour lesquelles les sociétés modernes les ont faits disparaître. Les auteurs sont des universitaires proches de la retraite, un peu « datés » à notre époque, ils semblent sortir des années 70 (Pierre Bitoun, sociologue à l’Institut de la Recherche Agronomique, Yves Dupont, passé par l’INRA également et aujourd’hui à l’Université de Caen). On sait qu’aujourd’hui l’Université favorise « l’entresoi » et des approches qui évacuent les problèmes de fond, à grands renforts de données quantitatives et de « montage d’ingénierie » en allant de toute évidence dans le sens d’une propagande néolibérale. Bitoun et Dupont partent donc, eux, d’une démarche socioanthropologique (1), à partir de cette question centrale : pourquoi la modernité, capitaliste tout particulièrement, liquide-t-elle les paysans – soit de manière violente (les éliminant lors de colonisations , de guerres ou de catastrophes) soit de façon plus pacifique (mais brutale néanmoins, en les transformant en agriculteurs productivistes ou en les conduisant à se reconvertir, de gré ou de force, vers d’autres milieux professionnels) ? Cette question est un remarquable révélateur du déploiement historique du productivisme, de ses impensés anthropologiques, des logiques de domination à l’œuvre dans l’ensemble de la société mais aussi de ses impasses de plus en plus évidentes à l’image du problème écologique, proche ou planétaire. Cette question est un analyseur, au sens sociologique du terme.
A propos du productivisme, les auteurs en donnent une conception théorique précise et radicale : ce productivisme est l’idée consubstantielle à l’esprit de la modernité et du capitalisme. Le productivisme, c’est le fait que tout (êtres humains, sociétés, animaux…), tout, absolument tout est considéré comme une ressource, un simple matériau finalement de la quête de puissance de l’Etat et du capital, de plus en plus réunis.
Les auteurs ont scindé la réflexion en deux temps. Le premier, consacré au projet productiviste en général, tel qu’il est consubstantiel au capitalisme et s’étend progressivement depuis 70 ans à toutes les activités humaines, l’autre portant sur le sacrifice des paysans qui est d’ailleurs la matrice même du livre.

Des trente glorieuses aux quarante honteuses

Dans cette 1ère partie, de nombreuses continuités de 1945 à nos jours sont repérées :
- le « progrès » est toujours identifié à la domination de l’économie, de la technique, puis des technosciences ;
-la puissance grandissante de la technocratie du Commissariat Général du Plan de 1946 à l’oligarchie actuelle de la supranationalité et de la finance mondiale ;
- la façon dont l’Homo Consumeris a préparé l’Homo Connecticus ;
-les Trente Glorieuses, qui, du point de vue de l’écologie, ont bien aussi été les « trente Ravageuses » et qui annoncent le temps des Catastrophes actuelles dans lequel nous sommes.
Les auteurs marquent bien la distinction entre les 30 années qui ont suivi le programme du CNR , c’est-à-dire dans l’ère du social-productivisme et les 40 Honteuses des néolibéraux.
C’est que de 1945 à 1973, c’est bien le moment d’un productivisme « intégrateur » en quelque sorte, un productivisme qui cherche un compromis entre les forces du capital et celles du travail. Mais depuis les années 70, nous sommes entrés dans un productivisme désintégrateur où, en même temps que les élites dirigeantes publico-privées détruisent l’Etat social, le Capital prend sa revanche, réactualise les fondamentaux de l’exploitation capitaliste, accélère la précarisation, l’atomisation des individus. Tout en continuant à s’étendre et à s’accumuler.
Dans cette 1ère partie, les auteurs insistent sur la notion d’ « exception française », représentation tout à fait construite par les libéraux. Représentation orientée par eux, dans le but de faire passer des réformes prétendument « naturelles ». Le message implicite des libéraux, c’est que si la France est une exception, la règle, elle est anglo-saxonne. « L’exception française » est bien un mot « toxique » dont nous devons nous défaire, mais c’est d’autant plus difficile que cette représentation s’est largement répandue dans notre société du fait d’un matraquage intellectuel, politique, médiatique mais aussi parce qu’elle est entrée en écho avec une certaine vanité nationale héritée de l’image de la « grande Nation » des Lumières, des Droits de l’Homme.
Pierre Bitoun et Yves Dupont considèrent la France dans ses traditions multiples, certes celle des Lumières et de la Révolution de 1789 mais ils n’oublient pas la Commune, le CNR de 1945, l’apport de la social-démocratie, le personnalisme chrétien de l’entre-deux guerres, un peu oublié aujourd’hui, son mixte avec un certain marxisme, dans l’immédiat après-guerre, l’extrême-Droite dans la France de l’entre deux-guerres… Les auteurs montrent que la France constitue un cas d’école, un véritable « idéal-type » au sens wéberien (2) du terme, pour comprendre depuis 1945 l’histoire mondiale du capitalisme productiviste et de ses avatars. Les auteurs repèrent différents phénomènes simultanés dans la France et l’Europe contemporaine : la colonisation des esprits par le centre névralgique nord-américain, une échappée supranationale, européenne, dans notre pays, de la couche dirigeante, une dérive césarienne, monarcho-républicaine en l’occurrence des pseudo-démocraties, une montée de l’extrême droite et en même temps, une multiplication d’initiatives ou d’alternatives citoyennes antiproductivistes. Pour eux, la France est un remarquable champ d’investigation pour qui veut penser les formes de domination propres à la modernité productiviste, les chocs que le pays produit en retour, les formes de résistance auxquelles elle donne lieu.

Les trois caractères de la modernité

Trois éléments de la modernité font système, dans le sens où ils structurent les institutions de la vie sociale et politique, où ils imprègnent l’existence de chacun et ils bouchent l’horizon des possibles. Trois piliers, inséparables, de la domination capitaliste/productiviste.
D’abord, le capitalisme en tant que système économique. C’est bien la généralisation de la valeur d’échange et de la marchandise. Ensuite, la démocratie en tant que système politique : en fait il s’agit de déléguer par la voie électorale, le pouvoir à une oligarchie assise sur le règne des experts et les méandres de la bureaucratie. Et enfin, le scientisme/positivisme comme mode de connaissance, le « progrès » identifié à la technique, à l’artificialisation où les « moyens » comme le disait Günther Anders, « justifient les fins ».
Si l’on souhaite en sortir, il faudra bien, à un moment ou à un autre être capable de formuler, de façon à la fois concrète et synthétique, comment la majorité de la population pourrait s’extraire de leur emprise, souhaiter de nouvelles formes de vie tant sur le plan individuel que collectif, se mobiliser pour faire advenir les nouvelles institutions techniques, économiques ou politiques indispensables au dépassement de ces trois piliers.
Si les combats classiques (syndicaux, politiques) contre l’ordre néo-libéral continuent, si l’on repère d’autres indices encourageants (renouveau de l’idéal de l’auto-organisation qui irrigue les alternatives écologiques et citoyennes), la résistance reste encore faible et nous sommes loin du compte. Un élément d’explication, fondamental, pour les auteurs est qu’on n’a pas voulu entendre cette « richesse socio-anthropologique » de la paysannerie, à commencer par la primauté de la valeur d’usage sur la valeur d’échange. Il ne faut pas oublier que le paysan est par excellence, l’homme de l’autonomie précapitaliste, l’homme de la petite production marchande. Le paysan est bien l’homme de la valeur d’usage contre la valeur d’échange. Marx disait lui-même que le paysan est l’homme qui a le plus longtemps résisté à « entrer dans la marmite alchimique du Capital » dans laquelle nous sommes tous, bon gré mal gré, plongés. De même, dans cette culture paysanne, les moyens techniques et les fins politiques sont pensés conjointement afin de continuer à faire communauté ou société, on préfère le « commun » à la soif inextinguible d’enrichissement de l’individu, on refuse le déracinement pour continuer à « vivre au pays »…. Ce qui n’exclut pas aujourd’hui l’ouverture à l’universel. Tous ces traits de culture paysanne constituent une source fondamentale d’expériences et de réflexions pour qui veut sortir de la domination capitaliste toujours plus démesurée, illimitée, et porteuse de catastrophes écologiques, technologiques, sociales, anthropologiques… Les auteurs soutiennent même que sans réinvention, en agriculture et partout, du passé pré-capitaliste, il n’y aura pas d’après-capitalisme.

La disparition des paysans : un ethnocide

La 2° partie développe ce deuxième fil et explore quelques clés de lecture. Avec une idée- force : il s’agit bien d’un ethnocide, au sens de l’anthropologue Pierre Clastres dont les auteurs reprennent les thèses à propos de « l’ensauvagement des paysans ». Un ethnocide, c’est-à-dire de la destruction d’une culture, d’un monde, ou plutôt de mondes car il existait des sociétés paysannes/rurales diverses, contrairement au modèle uniformisateur de la société urbaine, industrielle puis de services, dont la mondialisation néolibérale accélère l’installation à la planète entière. Partout, sous l’effet de la disparition des paysans et du déploiement du capitalisme productiviste, la diversité recule, les paysages s’uniformisent, les formes de vie sociale se ressemblent, la pluralité et l’autonomie des cultures s’effacent, au profit d’un Grand Tout qui colonise et marchandise la moindre parcelle de terre, le moindre compartiment de nos vies.
Durant des siècles et très majoritairement, les paysans ont été considérés comme des Indiens, des sauvages de l’intérieur, qu’il fallait réduire et convertir à tout prix à la modernité. Ils représentaient, comme les Indiens d’Amérique cet “Autre” encore autonome qui devait être éliminé ou acculturé, afin que se développent partout l’État moderne, le capitalisme, le productivisme et les nouvelles dépendances individuelles qui leur sont liées. Mais, pour comprendre cet ethnocide, on doit aussi faire appel à quantité d’autres facteurs que les auteurs ont rassemblés en conclusion, et intitulés « les sept raisons du sacrifice des paysans ». Toutes, d’une manière ou d’une autre, montrent que le paysan – et non l’agriculteur – est bien l’antithèse de la modernité, son “parfait” bouc-émissaire. Celui qui, pour de multiples raisons individuelles ou collectives, résiste à cette « marmite d’alchimiste du capital » qu’évoquait Marx. Il ne faut jamais l’oublier : le sacrifice des paysans, c’est celui de tous les autres ou presque…
Mais, comme l’écrit René Char, cité par les auteurs de l’essai, ’notre héritage n’est précédé d’aucun testament’ (3), ce qui peut bien dire en langage moins elliptique, moins poétique et plus usuel : les paysans n’ont rien vu venir à leur propre disparition, ils ont bien été pris dans un grand mouvement continu et contradictoire dans l’immédiat après-guerre, un mouvement qui les a engloutis, dont ils se sont accommodés s’ils ne l’ont pas accompagné activement.

La FNSEA, la cogestion et la Confédération Paysanne

« La FNSEA, désormais présidée par l’agro-businessman Xavier Beulin qui dirige aussi la multinationale Avril-Sofiprotéol, accélère l’industrialisation autour des fermes-usines tout en tenant un discours trompeur sur la nécessaire diversité des formes d’agriculture. » nous rappellent les auteurs
C’est sous l’égide de ce syndicat agricole qu’ont été organisés, dès l’immédiat après-guerre, la disparition des paysans et le passage à l’agriculteur productiviste. C’est lui et sa branche “jeune”, le CNJA (Cercle national des jeunes agriculteurs) aujourd’hui devenu JA, qui ont accepté le tri entre les paysans qui devaient rester ou partir. C’est la FNSEA qui a poussé les agriculteurs à s’endetter, à se spécialiser, à recourir massivement aux intrants chimiques. C’est lui aussi qui a cogéré, avec l’État, la Pac (Politique agricole commune de l’Union européenne) et les firmes privées d’amont et d’aval, une politique agricole de concentration de la production autour d’une minorité d’agriculteurs. Tout cela, sous couvert de “l’unité paysanne” et selon un modèle néo-corporatiste largement hérité de la Corporation paysanne de Vichy !
Malgré l’échec de cette politique à tous niveaux (écologique, sanitaire, social, spatial, économique et financier, etc.), la FNSEA accélère l’industrialisation autour des fermes-usines tout en tenant un discours trompeur sur la nécessaire diversité des formes d’agriculture. Si l’on peut comprendre que beaucoup de paysans n’aient pas vu, après la guerre, vers quoi menait cette politique, si l’on peut expliquer pourquoi certains y ont même adhéré, les choses ont bien changé aujourd’hui. Pour un bon nombre de ces agriculteurs productivistes, tout, leurs conditions de travail, leur situation financière, leur mise en concurrence sur les marchés européens ou mondiaux, les prix indignes payés par les grandes surfaces, les crises à répétition qui affectent tous les secteurs les uns après les autres, devrait les inciter à rompre avec un modèle industrialiste qui prolonge et accélère le tri, l’élimination des moins “performants”. Et donc à se défaire de leurs dirigeants ! Le “message” vaut bien sûr pour l’ensemble de la société, tant ce sont partout les mêmes causes qui produisent les mêmes effets.
S’ils éreintent la FNSEA, productiviste, libérale, qui étrangle les paysans, les auteurs, impliqués dans leur travail, rendent hommage à la Confédération Paysanne et à ces producteurs qui, après avoir participé au mouvement de modernisation d’après-guerre, ont su peu à peu, à partir des années 1970 et surtout 1980, dénoncer les dégâts et les impasses du productivisme, fédérer différents syndicats ou groupes de paysans-travailleurs, inventer le modèle tout à la fois technique, écologique, social et politique de “l’agriculture paysanne”. Un modèle qui a ensuite essaimé un peu partout et rencontré ses équivalents étrangers, de telle sorte que s’est créé le mouvement Via Campesina qui rassemble aujourd’hui, à l’échelle mondiale, plus de 200 millions de paysans. Cette rupture constructive a d’abord été le produit d’un effort sur eux-mêmes et en direction des autres : ils ont réussi, pour reprendre l’expression du sociologue américain Charles Wright Mills, à convertir « leurs épreuves personnelles de milieu » en « enjeux collectifs de structure sociale ». À l’heure de la souffrance généralisée au travail, il y aurait peut-être à s’inspirer de ce travail de fond militant.
Le livre relate aussi abondamment les valeurs dont ces agriculteurs, ayant repris avec intelligence et fierté leur nom de “paysans”, ont été et restent porteurs. Ce sont la prudence (face à l’endettement, la technique, l’artificialisation…), la solidarité (entre agriculteurs, avec les consommateurs, entre le Nord et le Sud…), le pluralisme (avec les associations, contre la cogestion FNSEA-JA…) et enfin le devoir de désobéissance civile (le démontage du MacDo de Millau en 1999, les faucheurs d’OGM…). Si l’on y réfléchit, il y a dans ces quatre valeurs tout à la fois de résistance et de création l’ébauche d’une philosophie sociale post-capitaliste et post-productiviste dont les militants et autres activistes de l’action écologique et sociale pourraient s’inspirer.

Nashtir Togitichi

Notes :

1) P.Bitoun et Y. Dupont définissent la socioanthropologie comme « une façon particulière de mobiliser différentes disciplines et méthodes pour tenter de circonscrire et d’interpréter dans une perspective comparative, les significations de ce qu’ont été et sont encore les natures historiques de la nature humaine. »

2) pour Weber (1864-1920) il s’agissait, d’indiquer des traits principaux qui aident à penser le sujet. Ce concept renvoie à une idée abstraite et simplifiée, qui correspond en principe à un ensemble de phénomènes réels, sujets d’étude (et non au concept de perfection)

3) René Char : Feuillets d’Hypnos (1943-44) in Fureur et Mystère, Gallimard