Comment nous pourrions vivre si nous étions humains/vivants

, par Pala

à Jean-Pierre

Les élections « pestilentielles » récentes nous ont montré où nous en sommes parvenus dans le (dys)fonctionnement des institutions républicaines de la France, en matière de processus électoral. Certain.es, même dans les médias, attribuent cette dégradation majeure à l’épuisement de la Constitution de la Ve République, fondée en 1958. Il est curieux de remarquer, à ce propos, que ces mêmes médias n’ont pas été tendres pour le seul candidat qui avait inscrit en clair dans son programme ce changement de république vers une VIe. Ils n’ont pas même relevé cet aspect comme un point d’intérêt. Pour notre part, nous pensons que le mal vient de plus loin, des fondements de la Ie République, née au XVIIIe siècle en France, en 1792, exactement. Nous n’allons pas développer dans cette introduction, nous vous renvoyons au texte qui suit pour les détails. Mais ce qui est né de la philosophie des Lumières est une démocratie « représentative », libérale, héritée de la tradition anglo-saxonne plutôt que de Rousseau ou de la tradition grecque avec la démocratie athénienne, directe. Un texte fameux de l’abbé Sieyès, l’un des principaux fondateurs de cette Ie République, est très éclairant, limpide. C’est donc cette démocratie représentative, libérale, où l’on est libre durant une journée pour être ensuite esclave du parlement pendant cinq ans, dit Rousseau, à propos du système britannique. Encore sommes-nous libres de voter ou pas pour tel.le ou tel.le candidat.e choisi.e par les institutions publiques et privées, les partis, les organisations « représentatives ». Et c’est ainsi que nous nous retrouvons, au second tour, comme cela est arrivé aux Etats-Unis l’année dernière, à devoir choisir entre deux candidats pour lesquels nous éprouvons les mêmes répugnances, même si pour des raisons différentes. C’est un non-choix produit par le système électoral en usage en France comme aux Etats-Unis, né au XVIIIe siècle dans les deux nations pour accompagner le développement du capitalisme alors en cours de théorisation économiste. Ce non-choix produit la pire des situations : celle de la peur entretenue où l’on est censé aller voter avec la baïonnette dans le dos, menaçante, ou la fameuse épée de Damoclès (encore un grec). Il faudrait, selon ces bons conseils (d’amis ?), appuyés, voter pour le candidat plutôt que la candidate, parce que lui est « républicain » et voter absolument, surtout pas s’abstenir. Mais Trump aussi est « républicain » et nous commençons à voir ce que cela veut dire pour lui. Et une majorité substantielle a élu, comme prévu, le candidat « républicain », ni de droite ni de gauche, au sourire quasi angélique. Un personnage étonnant, notre nouveau président. Un bonimenteur qui a réussi à être le premier dans les sondages sans avoir parlé de son programme, jusqu’au dernier mois de la campagne. Mais alors, la dynamique était lancée. Rien ne pouvait l’arrêter si ce n’est la dynamique comparable, située au contraire à la gauche de la gauche, celle-là même qui proposait le changement de république. Mais c’était impossible, trop de retard, entretenu par les médias dominants qui ont tout fait pour que le candidat "ni de droite ni de gauche" soit élu. Maintenant, après la nomination du gouvernement, l’analyse du profil des candidats investis pour les élections législatives par « En marche ! », faite par Médiapart, notamment, nous voyons bien ce qui se profile à l’horizon. Ni de droite ni de gauche, bien-sûr puisque c’est devenu, au fil des ans, la même politique dans une alternance quasi respectée entre le principal parti dit de gauche et celui de droite. Ne s’agit-il pas de ne pas prendre parti, de proposer la réconciliation des contraires pour le bénéfice de tous et toutes ? Rassembler la droite, la gauche, le centre dans une « union nationale » qui est en fait mondialisée. Une union faite pour se fondre avec les grandes économies dans le libéralisme mondialisé dominant. Notre nouveau président a ainsi réussi un tour de passe-passe magnifique et inquiétant, celui de rafraîchir le libéralisme dominant en faisant mine de rendre caduques les vieilles oppositions de projets de société, de les remplacer par un TINA (« il n’y a pas d’alternative ») souriant et enchanteur, qui date pourtant de Margareth Thatcher. Notre nouveau président est le premier à avoir autoriser la distribution libre, gratuite des drogues hallucinogènes, provoquant l’euphorie générale. Il ne fait rien que poursuivre la politique de ses prédécesseurs (qu’il a éliminés du jeu) en l’accentuant : plus de dérégulation administrative et sociale, plus d’économisme et de finances, plus de sécurité militaire et policière, moins de démocratie encore, avec les ordonnances, un 49.3 à répétition. Rien d’autre que la martingale imposée par la chancelière allemande à l’Allemagne et au reste des peuples européens. Un dessin du Canard Enchaîné le montre bien : on y voit notre nouveau président accourir à Berlin, auprès de la chancelière, annonçant fièrement « c’est mon premier jour », tandis qu’elle lui répond « c’est mon 4192e jour ». Ce dessin a le mérite de laisser entendre aussi ce qui pourrait nous « rassurer » rapport aux craintes qui commencent d’être formulées, d’une tentation de coup d’Etat de la part de notre nouveau président, qui le mettrait même à l’abri des scrutins factices de notre « démocrachie » pour dix ans, vingt ans. Pourquoi pas ? Il a une ambition sans doute égale à celle de Louis-Napoléon Bonaparte et un projet d’économie politique très voisin. Mais l’exemple de la chancelière allemande montre que ça peut durer aussi dans cette fausse démocratie. Longtemps, longtemps. Et c’est tout aussi inquiétant. Thatcher a duré longtemps aussi et Reagan, également. Ainsi, ce qui pourrait vraiment nous faire peur, au plus profond, serait de penser que notre nouveau président est bien plus dangereux que la candidate du FN. Elle aurait commencé par peiner vraiment à réunir une majorité à l’assemblée et, à la rigueur, à la suite de ses premières bêtises énormes, la Haute Cour, réservée au président de la République, serait peut-être entrée en action, comme la procédure d’impeachment semble se mettre en route aux Etats-Unis contre Trump. Avec notre nouveau président, pas de risque. Il s’achemine vers une longue carrière, puisque tout le monde est avec lui, tant la lutte des places a remplacé, pour beaucoup, la lutte des classes. Il réussirait la gageure de donner une seconde jeunesse à la Ve République et au néo-libéralisme en France pour une durée... indéterminée. Et nous ne pouvons nous empêcher de penser à tou.tes celles et ceux qui nous ont si expressément conseillé de voter Macron plutôt que de s’abstenir. Et nous les entendions encore, cette fin de semaine, dans deux manifestations importantes, conten.tes d’elles.eux-mêmes, parader et fanfaronner face à leurs troupes comme si elles.ils n’allaient faire qu’une bouchée de ce nouveau président jeune et innocent. Et le pire est que, peut-être, allons-nous finir par les détester quand nous allons devoir lutter, encore avec elles.eux, contre les décisions de notre nouveau président.

épisode 1

Ce texte est le premier d’une série consacrée à la démocratie pensée non pas seulement comme une forme de « gouvernance », un régime politico-administratif de gestion des rapports humains au sein d’une société, mais comme le besoin et le désir de groupes humains à certains moments de leur évolution et selon certaines circonstances dans leur quête de faire librement et égalitairement société. Une quête plutôt occidentale, si l’on en croit les origines historiques du phénomène. Il y eut quelques exemples dans l’histoire humaine en France, en Espagne, de manière parcellaire en Europe. C’est aujourd’hui plutôt au Proche-Orient, avec le Rojava, ou au Mexique, avec le Chiapas, qu’on en trouve des preuves vivantes. Il s’agit là d’expériences de démocratie directe, essentiellement à travers des assemblées populaires délibératives et décisives. Il existe ici ou là, en Europe, en France même, des îlots de pratiques démocratiques en cours, comme des poches de résistance au semblant démocratique régnant partout. Nuit Debout, Notre Dame des Landes... Une marche vers l’autonomie. Qu’est-ce que c’est ? C’est là le but de notre série, nous y reviendrons. Et tâcherons d’envisager ce que pourrait être l’autonomie ?

Cela a commencé dans l’histoire au VIème siècle avant JC, en Grèce, à Athènes, avec Solon. Cela a duré environ deux siècles. Cette démocratie athénienne, quoique très forte déjà, à sa naissance, comportait quelques exceptions de taille, cependant et méritait quelques améliorations. Se donner à chacun et à tous les citoyens le droit de participer à l’exercice du pouvoir à travers des assemblées délibératives est un fait d’importance, qui ne s’est pas retrouvé souvent dans le cours de l’histoire humaine. Et pourtant, accorder ce même droit également aux femmes et aux étrangers, après avoir supprimé l’esclavage, est une lutte qui dure encore dans nombre de pays plus de 2500 ans plus tard... Il n’est pas anodin que cette démocratie athénienne soit née en cette période, dans le même temps où des Grecs, de différentes cités indépendantes et souvent fédérées entre elles, inventaient la philosophie, la comédie et la tragédie, l’histoire, telles que nous les pratiquons encore aujourd’hui et faisaient rayonner les arts à leur acmé, en architecture, en sculpture, durant ce qu’on a appelé « le siècle de Périclès ».

Le titre de cette série est inspiré de celui d’une conférence* que donna William Morris, en 1884, en Angleterre, à une époque qualifiée d’ère victorienne (la reine Victoria Ière y règna de 1837 à 1901) où la Grande Bretagne était la 1ère puissance mondiale sous un régime politique extrêmement conservateur et dans une activité économique surdéveloppée au point qu’on appelle cette période Révolution industrielle, régnant sur un empire colonial immense et le plus grand marché commun de l’époque. William Morris était à la fois un artiste, architecte-décorateur, poète-écrivain très en vogue et un socialiste révolutionnaire. Il co-fonda la Ligue socialiste avec entre autres Friedrich Engels, en 1884. Six ans donc avant la parution de son œuvre majeure (la plus connue), un roman d’anticipation « Nouvelles de nulle part », une utopie située en 2102.

Dans ce premier volet, nous parlerons de l’histoire récente et du type de démocratie née au XVIIIème siècle, en France et aux Etats-Unis, parallèlement, la démocratie libérale, héritée des dites Lumières. Il s’agit de la démocratie dite « représentative » (de quoi ? pourrait-on dire), née avec le développement du capitalisme pour l’accompagner et selon une approche démocratique « libérale », anglo-saxonne, fondée sur les droits individuels, même si une liberté s’opposant à l’égalité (comme certain.es nous le serinent encore) produit nécessairement des effets collectifs désastreux. Ainsi le droit de propriété est-il considéré comme un « droit naturel » de l’homme, au terme d’une réflexion pouvant paraître spécieuse, du moins ambivalente.

Nous y reviendrons dans le cours du texte et plus tard, dans la suite.


"le jardin des délices" Jérôme Bosch

Vive les « pestilentielles » !!!

Nous vivons des moments historiques. Saurons-nous nous en apercevoir ? Saurons-nous faire remonter ce sentiment prégnant, vital, jusqu’à la conscience ? Une conscience claire et difficile, éventuellement douloureuse, du genre de celle d’Hanna Arendt dans « Condition de l’homme moderne » ou « la Crise de la culture » ou encore de Simone Weil dans « l’Enracinement ».

Oh ! Ce sont de tout petits moments, en vérité. Qui s’accumulent. Et il n’est pas sûr que cela ne grandisse jusqu’à se hisser à un phénomène historique. Celui d’une prise de conscience d’une large partie de la population, bien qu’elle reste encore impuissante. Nous allons voir pourquoi.

Cette campagne électorale pour les « pestilentielles » est un désastre. Tout y fait la démonstration, jusqu’à l’absurde et l’obscénité, de l’inanité du processus électoral en fin de course dans cette Vème République. De bonnes âmes, à droite à gauche, suggèrent qu’il ferait bon changer de république et, quitte à reprendre une vitesse adéquate, passer la VIème. Et arrêter de faire vrombir le moteur, inlassablement. 1958 : une constitution faite pour un « dictateur » au sens romain du terme (un général !) au sortir d’une IVème au régime parlementaire, empêtrée dans une guerre civile qui ne dit pas son nom. Un régime semi-présidentiel apparaît donc en France en cette fin des années 1950. Une constitution sur mesure pour un général à qui on demande de mettre fin à cette guerre, lui qui a, au contraire, poursuivi la Seconde Guerre mondiale en 1940, après l’étrange défaite des armées françaises et britanniques face au blitzkrieg allemand.

Fêterons-nous, l’année prochaine, comme cette année pour la naissance de l’Europe (Traité de Rome, communauté économique européenne, « marché commun »), le 60ème anniversaire de la naissance de la Vème ?

On pourrait le croire puisque les deux ou trois seuls candidats qui parlent d’une VIème sont pour les médias et les « décideurs » programmés pour perdre.

Un désastre, disions-nous, pour cette élection présidentielle. Nécessairement, c’est là que le bât blesse le plus. Les conditions d’exercice de la démocratie et les conditions de sa réception ont évolué. Une république n’est pas autosuffisante pour satisfaire nécessairement les besoins vitaux et les droits naturels des peuples. Le régime présidentiel est un peu l’arbre cachant la forêt.

Bien entendu, il est désastreux aujourd’hui de donner à un homme (ou une femme), quel(le) qu’il(elle) soit, autant de pouvoirs à la fois, sans presqu’aucun contre-pouvoir, puisque la destitution du (de la ) président(e) ne peut être mise en œuvre que par la Haute Cour, réunion du Parlement (le Bureau de la Haute Cour est constitué de 22 membres, choisis en tenant compte des forces en présence dans les deux assemblées) : « le président de la République ne peut être destitué qu’en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat ». La révision constitutionnelle de 2007 a ainsi séparé la Haute Cour (réservée au président) et la Cour de Justice de la République, dont beaucoup s’accordent à dire qu’il faut la supprimer, qui s’occupe, elle, des membres du gouvernement. N’a-t-elle pas récemment condamné juridiquement une ministre en la dispensant de peine ? Une présidente du FMI ! Justement...

Bien entendu, il est difficile d’imaginer une présidente du FN devenir présidente de la République Française, sans même parler de son programme. A relever simplement qu’il n’est pas démocratique ni constitutionnel... mais tout-à-fait xénophobe et même raciste...

Bien entendu, il est difficile d’imaginer un président des « Républicains », empêtré dans une sinistre affaire d’emplois fictifs, mis en examen et poursuivant quand même sa campagne électorale, contrairement à ce qu’il avait annoncé précédemment. Imagine-t-on le Général De Gaule regarder son portable au moment de discuter avec Mitterand, en 1965, ce même Mitterrand consulter ses sms lors des débats avec Giscard et Chirac, les « yeux dans les yeux » ? Par chance pour eux, il est vrai, le portable n’existait pas.

Bien entendu, il est difficile d’imaginer un banquier d’affaires millionnaire, dilettante et beau parleur, sans programme et sans vision des temps que nous vivons, ignorant totalement la question écologique, fondamentale, de ce possible dernier siècle de l’humanité ?

Bien entendu, il est difficile d’imaginer que les deux candidats mis en concurrence par le jeu des institutions (notamment des partis), représentant officiellement la dite gauche (gauche du centre et gauche de la gauche) puissent accéder au second tour. Pourtant, l’un des deux a quelques propositions intéressantes et quelques analyses judicieuses de la situation. Lui a perçu, semble-t-il, l’importance capitale du phénomène écologique (le réchauffement climatique étant le moteur le plus puissant et le plus invisible, mais aussi la pollution, l’épuisement des ressources, de la biodiversité, la « défiguration » du monde) en ce XXIème siècle, qui menace d’être le dernier pour nous.

Bien entendu, il est clair que les médias dominants ont choisi leur camp et (à part quelques péripéties ou blagues favorables au candidat de ladite « France insoumise »), ils s’acharnent à parler favorablement du seul candidat qui pourrait leur convenir puisqu’il n’a d’autre projet que de ne rien changer, tandis qu’ils s’acharnent négativement sur l’irréalisme, le manque de sérieux d’un candidat qui se dit « hors système » (mais ça commence à en faire des candidats « hors système », même celui des Républicains ! Si si...)

De même, alors que la plupart des journalistes et des experts ont remis en question le bien-fondé des sondages, il n’en apparaît pas moins d’un tous les deux ou trois jours. Et, naturellement, c’est pour annoncer un duel au second tour entre la présidente du FN, vantant les vertus économiques et sociales de la xénophobie et du racisme (préférence nationale) et l’homme d’affaires dilettante qui n’a rien à proposer, hormis la poursuite du « business as usual », credo du libéralisme, le sien personnel étant « devenez milliardaire ! ».


"L’escamoteur" Jérôme Bosch

Du côté des Atlantes...

Ça ne vous rappelle rien ? Cherchez bien, du côté de l’Alliance atlantique. Malgré le décalage horaire, plutôt en sa faveur, la France est toujours à copier ce que font les Etats-Unis. La Déclaration des Droits de l’Homme, par exemple, vous pensez qu’elle est née durant les journées révolutionnaires de 1789 ? Certainement oui, pour une part, mais aussi à partir de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis de 1776.

« Devenez milliardaire », ce pourrait être le credo du nouveau président des Etats-Unis. C’est sans doute la première fois qu’un homme d’affaires milliardaire accède au poste suprême. Il y a toujours eu des présidents proches ou représentants des lobbies, comme Bush ou Reagan, mais c’est la première fois que le conflit d’intérêts est direct, intime, même. Le nouveau président continue de traiter des affaires en même temps qu’il tente de détricoter l’ensemble de lois qu’a pu mettre en place son prédécesseur. Il tente de défaire l’Obamacare et propose de construire un mur séparant les Etats-Unis du Mexique, mais il s’occupe aussi de faire de la pub pour les cosmétiques de sa fille.

Il n’hésite pas à nommer secrétaire d’Etat Tillerson, le PDG d’Exon, l’une des plus grosses sociétés au monde, représentant le lobby des énergies fossiles. Et même les contre-pouvoirs états-uniens ne remettent pas en cause cette nomination. Bien entendu, Tillerson n’est plus le PDG d’Exon dès lors qu’il devient secrétaire d’Etat, mais n’est-ce pas étrange ?

D’autres élections présidentielles états-uniennes ont pu être controversées auparavant, mais celle-ci ne concentre-t-elle pas la quintessence de l’absurdité et de l’obscénité ? Parti démocrate et médias dominants se sont entendus pour éliminer de la « course à la présidence » le seul candidat un peu « hors système », qui proposait un peu de le modifier, le sénateur-maire de Burlington, capitale de l’Etat du Vermont. Et finalement, les électeurs.trices se retrouvent à devoir choisir entre la crème de « l’establishment », femme d’un ancien président et vendeuse de conférences à des organisations ultra-libérales, d’un côté et de l’autre un homme d’affaires milliardaire raciste et belliqueux qui se dit « hors système ». Et c’est ainsi que les « petits blancs » pauvres du Kentucky et d’ailleurs ont voter massivement pour cet histrion en oubliant qu’il s’agit d’un milliardaire. Et ce milliardaire s’est bien moqué d’eux.

Là-bas comme ici, jamais lors d’une élection présidentielle, nous n’avons à ce point entendu parler du système et vu des gens se prétendant en dehors ou voulant s’en démarquer. Jusqu’à l’un d’entre eux qui, comme le dit un dessinateur du Canard Enchainé, se situe même hors du système solaire ! Qu’arrive-t-il donc au Système pour susciter autant de doutes et de mépris ?

Curieusement, ce sont là deux des plus anciennes républiques « nationales », dites démocratiques. Elles datent du XVIIIème siècle et des Lumières, parait-il, qui auraient succédé aux ténèbres du Moyen Age. Elles ont toutes deux inventé la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, devenue universelle à l’initiative de l’ONU en 1948.

Il y a peu, c’est la Grande Bretagne, ayant opéré sa révolution en 1689 et imposé une constitution à la monarchie, qui a décidé de son retrait de la Communauté européenne et ce retrait devrait entrer en vigueur peu de temps à la suite de cet anniversaire du Traité de Rome, qui confirmait et amplifiait celui de Paris, six ans plus tôt, la Communauté européenne du charbon et de l’acier devenant la Communauté économique européenne. Il y a peu, encore, un peu plus tôt, c’est la Grèce qui envisageait de quitter l’Europe, à qui les puissances européennes ont fait savoir que ses élections législatives et présidentielles comme son référendum, elle pouvait en faire des confettis, l’exercice légal et souverain d’une démocratie au sein de l’Europe n’ayant aucune valeur d’échange ni d’usage en regard des traités, comme celui de Lisbonne, qui a confirmé le Traité constitutionnel européen de 2005, refusé par les peuples français et néerlandais dans un référendum. La Grèce, oui, la Grèce, qui certes n’est plus ce qu’elle a été, mais est tout de même le berceau de la démocratie, l’endroit du monde alors connu où elle a été inventée, entre le VIème et le Vème siècles avant J.C., plus précisément à Athènes, capitale de la Grèce contemporaine.

Qu’est-ce qui arrive donc avec ces quatre grandes nations démocratiques, dont trois font partie de l’Europe, dont on commémore une étape importante le 25 mars ? Qu’est-ce qui arrive en Europe aujourd’hui, où la montée en puissance des droites extrêmes, dans plusieurs pays, ravivent le souvenir de la montée des périls des années 1920 et 1930 ?

Serait-ce lié à ces traités dont les dirigeants européens expliquent aux Grecs qu’ils l’emportent sur la valeur d’échange de l’exercice démocratique pourtant souverain de leur nation ? Serait-ce lié aux nouveaux traités en cours de négociation, TAFTA et CETA (respectivement entre Europe d’un côté et Etats-Unis ou Canada de l’autre), à propos desquels on apprend qu’ils permettraient à des entreprises transnationales d’attaquer en justice des Nations parce qu’elles édicteraient des lois ou règlements qui gêneraient leur activité et mettraient en danger l’expansion de leur marché et de leurs profits ? Et cela à travers des tribunaux d’arbitrage privés qui n’auraient pas de légitimité démocratique, comme celui qui décida du règlement du conflit entre M. Tapie et l’Etat Français dans la liquidation d’Adidas, pour l’invalidité duquel la présidente du FMI, alors Ministre des Finances du gouvernement français, fut condamnée mais dispensée de peine ?

Serait-ce lié au fait que le référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, donnant la victoire au NON en France et aux Pays-Bas fut bafoué et annulé, en quelque sorte, par le vote, 3 ans plus tard, dans les deux pays, du Traité de Lisbonne (copie conforme du Traité de 2005) par une majorité parlementaire ? Et donc la décision majoritaire des deux peuples effacée par les gouvernements et parlements, c’est-à-dire les prétendus représentants de ces deux peuples ?

Serait-ce lié encore au fait que ces divers traités sont négociés et signés au niveau européen, engageant près de 400 millions de citoyen(ne)s par des représentants non élus et non choisis par ces citoyens composant les 28 nations que comporte la Communauté européenne ? Choisis par qui, donc ? Choisis par leurs pairs, c’est-à-dire des élus, des fonctionnaires, des politiciens. Ce serait donc ça qu’on appelle « oligarchie » ? Un petit groupe de gens qui se partagent, inlassablement, en alternance ou en concomitance, les rênes du pouvoir ? Une minorité disposant de tous les pouvoirs faisant croire, grâce à ces pouvoirs, qu’elle réunit la majorité derrière elle ?

Alors quoi, la négociation de ces traités serait donc faire entrer le loup dans la bergerie, le cheval de Troie dans la forteresse pour garantir cette fameuse « concurrence libre et non faussée » aux entreprises transnationales comme Monsanto ou Bayer !

Est-ce que tout ça pourrait expliquer, pour une part, le désamour des citoyens français pour la politique, en tout cas pour celle des élections, puisqu’on nous parle régulièrement depuis quelques années et singulièrement à propos de ces « pestilentielles », du plus grand parti de France, celui des abstentionnistes ? Vraiment ? Pourrait-il y avoir un lien de causalité ?

Au point qu’on met en cause, dans les médias dominants, de plus en plus, ces abstentionnistes, sous-entendant ou même affirmant que le « vote » abstentionniste pourrait être le tremplin pour propulser la présidente du FN à la présidence de la République.

Ainsi les médias nous culpabiliseraient sans vergogne de nous abstenir, nous, citoyens qui ne nous sentons pas représentés par les candidat(e)s à ces élections « pestilentielles » ni même par le système électoral qui les met en scène/en selle.


"Ecce homo" Gielis Panhedel (disciple de Jérôme Bosch)

Finissons-là. Et même achevons-la, cette démocratie représentative.

Celle qui nous donne à choisir un châtelain très british qui se révèle être un personnage balzacien, hanté par le pouvoir et l’appât du gain (celui des « et alors ? » pour toute réponse aux absurdités d’emplois probablement fictifs, des « je ne peux pas mettre de l’argent de côté » quand on vit dans un château de 14 pièces avec une rémunération mensuelle de 24000 €, du « cabinet noir » du président en exercice, des frais de mariage avancés à sa fille puis remboursés par celle-ci, des costumes Berluti ou Arnys et des montres de prix, des voitures de sport prêtées par des amis fortunés, des affaires de conseil avec Fimalac et Axa, la plus grosse société d’assurance au monde, vis-à-vis de l’Europe mais aussi en lien avec le projet de démantèlement de la sécurité sociale, remplacée à moitié par des assurances privées)...

Balzac, disions-nous. "La Maison Nucingen" nous donne à voir, à travers l’épopée de la Banque (où intervient entre autres la banque Rothschild), le spectacle de l’argent-roi dans la démesure et la manipulation. De ce temps, date aussi la formule accordée à Guizot, Ier ministre de Louis-Philippe Ier, éliminé par la Révolution de 1848, « Enrichissez-vous ! ». Même si elle est semble-t-il tronquée, combien fait-elle écho au « devenez milliardaire » de Macron, ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique !

Un désastre, disions-nous, pour cette élection présidentielle. Nécessairement, c’est là que le bât blesse le plus. Les conditions d’exercice de la démocratie et les conditions de sa réception ont évolué. Une république n’est pas autosuffisante pour satisfaire nécessairement les besoins vitaux et les droits naturels des peuples. Le régime présidentiel est un peu l’arbre cachant la forêt.

Faisons un petit détour par l’histoire de cette démocratie représentative, libérale, née avec les Lumières et les Révolutions états-unienne et française pour accompagner le développement du capitalisme, dans la lignée de sa théorisation économiste.

Lumière sur les Lumières ?

Les Lumières du XVIIème et du XVIIIème siècles européens ont produit Mondeville, Adam Smith et Ricardo autant que Spinoza, Locke, Kant, Rousseau et l’Encyclopédie, Newton et Linné ainsi que la Physiocratie. Ce sont là les fondements théorique et économiste du capitalisme, né empiriquement par la conjonction entre les banques et le commerce au XVIème siècle. Dès le XVIIIème siècle et même avant, la liberté individuelle est liée à la propriété, la libre entreprise et au libre échange. On en sait aujourd’hui les conséquences. Les Déclarations des droits de l’homme et du citoyen, en France comme aux Etats-Unis, intègrent la libre propriété. Les Fermiers Généraux, en France, sont de grands propriétaires, les physiocrates des propriétaires terriens de la Noblesse, forcément pas du Tiers Etat. La constitution de 1791, contrairement à celle de 1793, valorise la propriété, au point que celle de 1793 ne sera jamais appliquée. Et lorsque la Conspiration des Egaux émergera, en plein thermidor, avec les propositions de Gracchus Babeuf, commissaire à terriers en Normandie, de revenir aux « communaux » (terres agricoles publiques pouvant être cultivées par tout un chacun), disparus en France comme en Grande Bretagne, il sera prestement guillotiné, comme tant d’autres. Et c’est Bonaparte, le petit caporal expansionniste, devenu général évidemment, qui se chargera de diffuser les idées de la Révolution Française en Europe. Dans cette propagande militaire, pas de « communaux », pas de partage des terres par celles et ceux qui les travaillent.

Mais les Lumières, c’est une effervescence intellectuelle, philosophique, scientifique, économique qui a pu produire des pensées, des sentiments contradictoires, au moins ambivalents.

Si John Locke formalise le premier la notion de propriété présentée comme un droit naturel :

« Tout homme possède une propriété sur sa propre personne. À cela personne n’a aucun Droit que lui-même. Le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains, nous pouvons dire qu’ils lui appartiennent en propre. Tout ce qu’il tire de l’état où la nature l’avait mis, il y a mêlé son travail et ajouté quelque chose qui lui est propre, ce qui en fait par là même sa propriété. Comme elle a été tirée de la situation commune où la nature l’avait placé, elle a du fait de ce travail quelque chose qui exclut le Droit des autres hommes. En effet, ce travail étant la propriété indiscutable de celui qui l’a exécuté, nul autre que lui ne peut avoir de Droit sur ce qui lui est associé. » (Deuxième traîté du gouvernement civil 1690)

]ean-Jacques Rousseau, lui, considère la propriété privée comme la source de bien des maux de l’humanité : « Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ! » Discours sur l’origine de l’inégalité I755

Moyennant quoi, malgré l’influence réputée de Rousseau sur la Révolution Française, l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 classe le droit de propriété parmi les « droits naturels et imprescriptibles de l’Homme ». Ce qui conforme assez combien c’est, in fine, une révolution « bourgeoise ». L’article 1 du protocole additionnel de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales consacre aussi ce droit au niveau européen.

Pour autant, si, pour les auteurs de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme pour ceux de la déclaration universelle des droits de l’homme, la propriété est un droit naturel, pour certains, « la propriété, c’est le vol », selon la célèbre formule de Proudhon dans Qu’est-ce que la propriété ?

Selon l’analyse anarchiste proudhonienne, il ne peut y avoir de propriété sans un système légal perfectionné. Ainsi, loin d’être une évidence naturelle de l’individu, la propriété est une relation sociale, interindividuelle, qui ne peut être justifiée dans son principe ou son origine. Il n’y a alors pas de différence de nature entre la contrainte exercée par un « propriétaire » et celle exercée par un « voleur », seulement une différence de forme. Ce serait alors l’usage d’un bien qui créerait le droit de possession, et non la propriété qui permettrait d’user et d’abuser de ce bien. D’autant que les différences sociales s’amplifient naturellement au fil des générations, notamment dans un système social qui applique le droit d’aînesse, ce qui concentre les droits et les propriétés sur une seule tête.

À l’opposé de cette vision, les libéraux soutiennent que la propriété est nécessaire à la liberté de l’individu, qui permet d’opposer à l’État et à la société le droit de poursuivre ses propres fins. Proudhon lui-même précisa à plusieurs reprises sa position et justifia en particulier la propriété individuelle (limitée dans son esprit à la possession) par la protection qu’elle offre contre l’État. En Chine, pays qui a légiféré une loi le 16 mars 2007 entendant garantir la propriété privée, même si la terre n’est pas concernée, des paysans revendiquent la propriété privée de leur terre contre le pouvoir arbitraire de l’État qui souhaite les exproprier pour construire des hôtels. Pour Hernando de Soto, un économiste libéral péruvien formé en Suisse et au Gatt, c’est l’absence de système juridique protégeant la propriété qui empêche les habitants des pays pauvres de participer à l’activité économique et de s’intégrer dans la mondialisation capitaliste. Pour de Soto, « La propriété, ce n’est pas seulement jouir d’un bien, ça c’est l’idéologie ’petite-bourgeoise’. Elle est avant tout un système de droits et de devoirs. ». Selon un sociologue états-unien, ce serait le « gourou planétaire du populisme néolibéral ».

Quant à la représentation parlementaire et à sa représentativité démocratique du corps social constitué par les citoyens, la mise en confrontation des propos de Rousseau dans le Contrat Social (Livre III chapitre XV) et de ceux de Sieyès, pourtant auteur du fameux libelle "Qu’est-ce que le Tiers-Etat ?" est limpide :

« la souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. »
Rousseau plaisantait volontiers aussi les Anglais et leur fausse démocratie : "Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien", J.J. Rousseau, extraits du Contrat social, livre III, chapitre XV

« Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (Discours du 7 septembre 1789, intitulé précisément : « Dire de l’abbé Sieyès, sur la question du veto royal : à la séance du 7 septembre 1789 » cf. pages 15, 19…)

Ne pouvons-nous voir clairement à l’aide de cette juxtaposition combien les deux hommes s’opposent sur cette question et combien la réponse donnée par certains révolutionnaires est consciente de l’opposition entre représentation et démocratie ? C’est d’autant plus vrai que Sieyès traversa toute la Révolution sans encombres pour finalement fonder le Consulat (dont il était un des trois membres) avec Bonaparte et préparer ainsi l’avènement de l’Empire. Ainsi peut-on voir, à l’envi, combien cette révolution est bourgeoise et anti-populaire. Et l’histoire officielle de notre belle France qui ne se lasse pas de répéter combien notre chère Révolution française doit à J.J. Rousseau...


"La charrette de foin" Jérôme Bosch

Les origines de la démocratie athénienne : la crise de la cité grecque.
Poursuivons ce détour et voyons comment la démocratie athénienne nait au VIème siècle avant JC.

Au VIème siècle avant JC, les cités du monde grec sont confrontées à une grave crise politique, résultant de deux phénomènes concomitants : d’une part l’esclavage pour dettes, liant situation politique et situation financière, touche un nombre grandissant de paysans non propriétaires terriens : l’inégalité politique et le mécontentement sont forts dans le milieu rural ; d’autre part le développement de la monnaie et des échanges commerciaux fait émerger une nouvelle classe sociale urbaine aisée, composée des artisans et armateurs, qui revendique la fin du monopole des nobles sur la sphère politique. En réponse, de nombreuses cités modifient radicalement leur organisation politique. À Athènes, un ensemble de réformes amorce un processus débouchant au Ve siècle av. J.-C. sur l’apparition d’un régime politique inédit : une sorte de démocratie pour les hommes libres mais encore avec l’esclavage. Le philosophe Jacques Rancière estime que « la démocratie est née historiquement comme une limite mise au pouvoir de la propriété ». C’est le sens des grandes réformes qui ont institué la démocratie dans la Grèce antique : celle de Dracon qui réforma la justice, celle de Clisthène au VIe siècle av. J.-C., instituant la communauté politique sur la base d’une nouvelle redistribution territoriale qui cassait le pouvoir local des riches propriétaires ; celle de Solon interdisant l’esclavage pour dettes. Ne pas oublier le lien essentiel entre démocratisation économique et sociale (décrite ci-après) et démocratisation politique.

Alors que l’écart entre les riches aristocrates et la classe populaire se creusait, Athènes sombrait dans une crise sociale. La ville était dominée par les « eupatrides », c’est-à-dire les aristocrates qui détenaient alors les meilleures terres et contrôlaient le gouvernement. Les plus pauvres, quant à eux, tombaient facilement dans l’endettement voire dans l’esclavage faute de moyens. Toutes les classes sociales se tournèrent vers Solon pour remédier à la situation afin d’éviter la tyrannie. Il est élu archonte pour 594-593 à cet effet. L’esclavage pour dettes réduisait fortement le nombre des hommes libres, et alimentait les conflits.

Il abolit donc l’esclavage pour dettes, et affranchit ceux qui étaient tombés en servitude pour cette raison. Il fit une réduction de dettes privées et publiques, et affranchit les terres des "hectémores" de redevances. Il ne fit pourtant pas de réforme agraire, ne redistribuant pas la propriété des terres, bien que les pauvres l’aient attendu.
.
Concernant les réformes politiques, il mit en place le tribunal du peuple, l’Héliée. Tous les citoyens eurent accès aux jurys. Les jurys étaient constitués par tirage au sort. Le tribunal est principalement une cour d’appel. Aristote considère qu’il était le lieu du contrôle des magistrats par le peuple.
Solon fit une autre réforme d’importance : il étendit le droit de défense et d’accusation à n’importe quel citoyen. Il a aussi écrit un nouveau code de lois, qui concernent ce que les catégories modernes nomment droit privé, droit criminel et procédure légale.
.
Nous pouvons voir comment les conditions d’apparition de la démocratie athénienne (démocratie directe, quoiqu’ incomplète) sont proches de nos conditions de vie actuelle, l’esclavage mis à part. Mais l’esclavage est aujourd’hui économique, social et culturel, sinon juridique et politique. Et même ne sommes-nous pas aussi esclaves des processus électoraux de cette démocratie représentative ?

Ce détour fait par les liens étroits qui, dans l’histoire, unissent démocratie et économie comme deux réalités et conceptions étroitement interdépendantes et « marchant » ensemble, revenons à nos élections pestilentielles, à l’opposé de nos « affinités électives » goethéennes si lumineuses.

Après ce premier tour des « pestilentielles », où ce sont deux des pires candidats qui s’affrontent, l’une proposant une non-démocratie xénophobe et autoritaire, raciste et dirigiste, l’autre proposant une dictature molle, celle du capitalisme et du productivisme, privatisant l’ensemble de la société et proposant de gouverner immédiatement par ordonnances pour détricoter encore le code du travail, il est clair que le citoyen, s’il prétend voter et élire l’un.e des deux, est pris en otage par le faux système démocratique à bout se souffle de la Vème république ainsi que de la démocratie représentative. Même si l’une des bonnes semi-surprises de ce scrutin est de voir éliminés dès le premier tour les tenants des deux partis principaux de la gouvernance depuis des décennies, se partageant la direction des affaires en alternance, il reste que le choix du second tour est aussi catastrophique que celui de l’élection états-unienne, avec deux faux candidats « hors système ». Nous avons pu vérifier, par ailleurs, avec la défaite du candidat de « la France insoumise » que le système ne permet justement pas de préparer en son sein la sortie de celui-ci, à savoir la possibilité d’une alternative plutôt que d’une alternance.

Seul le Front social revendique vraiment de renvoyer dos-à-dos les deux candidats comme représentant la peste et le choléra. Pas question de voter pour le FN, bien entendu mais pas non plus pour le mouvement « En marche ! » qui soutient l’ancien ministre de l’Economie ayant promulgué les 3 lois du quinquennat Hollande les plus funestes pour les travailleurs.ses et les plus avantageuses pour les patrons.

Tous les autres appellent à faire barrage au FN, même quand ils ne conseillent pas d’utiliser le bulletin Macron. Et la plupart, à droite, à gauche, au centre, appellent distinctement à voter pour l’ancien ministre et l’ancien banquier. Pas moyen, selon eux.elles, de s’abstenir ou voter blanc. Il faut absolument faire gagner Macron. On nous refait le coup de 2002, celui de la peur du loup, qui donna 80% de votants à Chirac, un score quasi soviétique.

Pour autant, même si nous sommes effectivement inquiets, nous n’allons pas nous laisser berner si facilement cette fois. Ce ne sont pas les abstentionnistes qui risquent de faire élire Le Pen, ce sont d’abord ses électeurs puis toute l’oligarchie des gens bien nés et diplômés qui entretiennent le mythe démocratique tout en développant toujours plus les puissances d’argent et l’accumulation du capital entre les mains de quelques-un.es (une oligarchie). Certains parlent de « démocrature », on pourrait dire aussi bien « démocrachie », partout.

Cette société démocratique libérale nous satisfait-elle ? Qu’arrive-t-il partout en Europe ces dernières années ?

L’extrême droite progresse dans presque tous les pays, de manière inquiétante. Et des droites extrêmes en viennent à gouverner, ici ou là, avec des propositions ou pratiques très proches de celles de l’extrême droite. L’Autriche a récemment beaucoup craint de voir élu un candidat d’extrême droite à la présidence de la République, quand bien même cette fonction serait honorifique mais le FPO, le Parti de la liberté d’Autriche, est au Parlement depuis 1956 et a connu deux périodes de fort tonnage, en 1999 avec 27% des suffrages aux élections législatives pour chuter dans les années 2000 et remonter à partir de 2008 à 18% et en 2013 jusqu’à 20% aux législatives. En Grèce, le parti néo-nazi Aube Dorée obtient 7% des voix aux législatives et 18 sièges au Parlement sur 300. Elle est une composante importante de la vie politique en Italie avec la Ligue du Nord depuis des années.

Les pays du nord de l’Europe sont très touchés par le phénomène. Au Danemark, depuis 2001, le pays est gouverné par le Parti libéral et le Parti populaire conservateur avec l’appui des parlementaires du Parti populaire danois (Dansk Folkeparti en danois), formation nationaliste et populiste connue pour ses prises de positions très dures en matière d’immigration. Lequel a obtenu 37 sièges de députés avec 21% des voix en 2015. En Finlande, longtemps absente du paysage politique national, l’extrême droite est entrée au Parlement avec le parti Vrais Finlandais en 1999. En 2015, ils détiennent 38 députés sur 200, et font leur entrée au gouvernement dans une coalition dirigée par le centriste Juha Sipilä. En Norvège, Le Parti du Progrès (FrP), représenté au Parlement depuis les élections législatives de 1973, est devenu avec le scrutin de 2005 le deuxième parti du pays. Avec 23 % des suffrages exprimé aux élections législatives, le FrP s’est imposé comme le parti européen d’extrême droite le mieux représenté dans son pays. Lors de celles de 2013, le parti a récolté 16,3 % des suffrages. Le parti est pour la première fois entré au gouvernement, dans une coalition avec le parti conservateur. La présidente Siv Jensen est nommée ministre des Finances. En Suède, un parti radical, les Démocrates de Suède, a pris la tête du mouvement. En progression constante, les DS ont déjà fait leur entrée dans plusieurs conseils municipaux du sud du pays, où leurs électeurs sont les plus nombreux. Avec 2,9 % aux élections générales de 2006, les Démocrates suédois ont échoué de peu à obtenir une représentation parlementaire. La progression de l’extrême droite suédoise s’est concrétisée en septembre 2010 lors des élections générales, le parti a obtenu le score de 5,70 % des votes exprimés ce qui lui permet d’investir 20 sièges au Riksdag. Aux élections législatives de 2014, ce parti a récolté 13 % des suffrages.
. En Tchèquie et en Slovaquie, il y a deux partis dont l’un a obtenu 6,9 % des suffrages et 14 élus lors des législatives de 2013. L’un est présent au Parlement depuis 1990. En 2006, avec 20 députés au Parlement, il est même entré dans la coalition gouvernementale. Un autre, fondé en 2010, compte 14 députés sur 150 au Parlement.

En Belgique, le Vlaams Belang, parti nationaliste flamand recule depuis 2009 et se fond dans le nouveau parti nationaliste N-VA, de droite traditionnelle. En Hongrie, les partis d’extrême droite viennent conforter la droite traditionnelle de Viktor Orban au pouvoir sur les questions d’immigration et des minorités juives et tziganes. En Pologne, en fait, c’est la Plateforme Civique qui travaille avec le PIS, le parti conservateur Droit et Justice de Kascynsky, pour refuser le droit à l’avortement, le PACS, le droit à l’euthanasie... et soutenir les valeurs traditionnelles catholiques et familiales.


"la tentation de Saint-Antoine" Jérôme Bosch

Maintenant, si nous admettons l’essoufflement évident de cette Vème République, irons-nous jusqu’à envisager sa fin et son remplacement par un autre régime ? Auquel cas, lequel ? Et dans quelles conditions ?

Voyons, pour commencer, comment les changements de république sont-ils intervenus en France ?

Nous en sommes à la cinquième, née en octobre 1958, sur mesure, pour donner, quasiment, les « pleins pouvoirs » au Gal De Gaulle, appelé à la rescousse suite à un putsch de militaires français, par le président du Conseil de la quatrième, un régime dit parlementaire, empêtrée dans une guerre de (dé)colonisation, commencée en 1954, qui ne voulait pas dire son nom avec l’Algérie, département français présentant la particularité d’afficher deux catégories de citoyens, les Français et les autochtones. Rappelons que cette même quatrième république a aussi produit la guerre d’Indochine, elle-même achevée par une défaite militaire à Dien Bien Phu, en 1954. C’est la résurgence d’un régime dit semi-présidentiel, sachant que la constitution de 1958 est votée par les Français par référendum (alors que la constitution de la 4e ne l’y autorisait pas) et qu’une autre étape est franchie avec l’adoption en 1962, par référendum aussi, de l’élection au suffrage universel direct du président de la République. La première élection directe aura lieu en 1965.

Comment la quatrième est-elle née et la précédente, la troisième a-t-elle pris fin ? La 4ème est née en 1946, à la suite d’un référendum en octobre 1945 du Gouvernement provisoire de la République française créé au sortir de la Snde Guerre Mondiale, où la République s’est interrompue en France, sous l’occupation allemande pour laisser place à l’Etat Français, sous l’autorité d’un dictateur Pétain et d’un chef de gouvernement d’origine « socialiste » .... Il ne faut pas moins de deux assemblées constituantes (dont la première élit De Gaule chef du gouvernement) et deux projets de constitution durant l’année 1946 pour aboutir à l’adoption en octobre de celle de la 4e république, sous forme d’un régime dit parlementaire, à deux chambres, où l’exécutif est exercé par un président du Conseil, dans la lignée de la 3e République.

Comment la 3ème République a-t-elle trépassé ? A l’occasion de la défaite militaire en juillet1940, où l’Assemblée nationale vote les « pleins pouvoirs » à Pétain, lequel se nomme lui-même « chef de l’Etat Français ». Cet Etat Français se jouera sous l’occupation d’abord de la moitié supérieure puis de l’ensemble du territoire français par les vainqueurs de la guerre franco-allemande. Comment la 3ème République est-elle née ? En septembre 1870, à l’occasion de la défaite française, encore une fois, face à l’armée allemande (prussienne exactement) à Sedan (accompagnée de la capture de l’empereur lui-même) et à Paris, mettant fin au Second Empire. On peut noter à cette époque un des rares événements vraiment intéressants dans ce registre, la suspension momentanée de la 3ème république par la Commune de Paris, ainsi que de quelques autres, à Lyon, notamment. Cet épisode n’a duré que trois mois, de mars à mai 1871.

Comment donc la 2ème est-elle morte et née au 19ème siècle ? Elle est morte officiellement en décembre 1852, avec la proclamation de l’Empire, annoncée par le coup d’Etat de décembre 1851 du Président de la République, le Prince Louis-Napoléon Bonaparte, qui devient le second empereur des Français. Elle n’a vécu que 4 ans, née avec la révolution de 1848, mettant fin à la royauté de Louis-Philippe Ier, ladite Monarchie de Juillet.

Quand donc est née et morte la 1ère république française ? La 1ère république française nait en septembre 1792, avec la Convention nationale, mettant un terme à la monarchie constitutionnelle qui a suivi la Révolution Française en 1789. Elle meurt officiellement en 1804, à l’avènement du 1er Empereur des Français Napoléon 1er, après avoir agonisé longuement sous le Consulat, promulgué officiellement le 1er janvier 1800, suite au coup d’Etat du 18 Brumaire an VIII (novembre 1799), dirigé par le général Napoléon Bonaparte.

Ce qu’on voit tout de suite dans cette chronologie en raccourci, c’est que le passage d’une république à une autre, ou à un autre type de régime politique, s’est fait toujours dans la douleur et la violence, soit à l’occasion d’une révolution, soit à celle d’une guerre, généralement perdue, parfois d’un coup d’Etat.

On y perçoit aussi que la 5e République est la seconde la plus longue (59, bientôt 60 ans) derrière la 3e (70 ans). On y repère encore que la 5e est un retour à un exécutif fort et personnalisé, avec l’élection du président de la République au suffrage universel direct, celui-là même qui avait fait élire le prince Louis-Napoléon Bonaparte en 1848. C’est à partir de là qu’il fit son coup d’Etat le 2 décembre 1851 pour devenir président de la République à vie (alors que son mandat était fixé à quatre ans) et finalement proclamer le 2nd Empire un an après, jour pour jour. Et c’est précisément ce risque qui a détourné politiciens et citoyens de cette élection du président au suffrage universel direct et fait choisir un régime parlementaire où le président de la République est élu par l’assemblée et dépourvu de réels pouvoirs. Cela pendant 90 ans, et deux républiques.

On y voit aussi combien la mémoire fait défaut, par contre, quand, 48 ans après le Consulat (dont Bonaparte est bien entendu le 1er consul), à partir duquel Bonaparte instituera l’Empire, en 1804, on élit Président de la République le neveu même du 1er Empereur, lequel ne manque pas de faire également un coup d’Etat pour devenir empereur, à son tour. Mais il semble que cette élection soit due au fait du vote des ruraux au suffrage universel, enfin instauré en 1848, pour les hommes seulement, sachant que des candidats présentés dans un court délai, seul le nom de Bonaparte était connu dans les campagnes.

Qu’en sera-t-il donc d’un éventuel passage de la 5e à la 6e République ?

Un candidat à ces élections pestilentielles portait cette proposition, de réunir une Assemblée constituante dès sa présidence inaugurée afin de rédiger une nouvelle constitution, pour faire advenir une 6e République. Finalement, deux autres candidats ont envisagé cette nécessité mais sans vraiment la travailler et la porter.

Il se trouve que tous les politiciens et les grands médias ont d’abord caricaturé le programme de ce candidat et sa personne même. Alors qu’il était le premier à avoir présenté un programme réellement élaboré, suite à une série de consultations de connaisseurs des différents domaines d’administration. Puis, lorsqu’il est devenu dangereux par ses succès en meetings et sa montée en gamme au cœur même des sondages, on l’a plutôt dénigré, reconnaissant au mieux son talent oratoire, mais pour mieux en faire un « tribun », avec toute la nuance populiste romaine que cela sous-entend.

Aidés donc par les médias dominants, appartenant à de grands propriétaires de transnationales, les citoyens n’ont pas choisi d’élire ce candidat, qui était probablement un des rares à s’opposer par là à « l’establishment », même si, pas plus que les autres, il peut être considéré comme « hors système ». On peut considérer sans se tromper beaucoup que la plupart des gens en place, des décideurs, des gens de pouvoir et d’argent, qui soutiennent les trois autres principaux candidats, ne souhaitent pas la fin de la 5e République. Même la candidate FN, qui prétend aussi être « hors système » et dire « Non » à l’Europe et à l’euro, prétend également instaurer la préférence nationale partout, tant en matière d’emploi que de prestations sociales ou de commerce, n’a pas annoncé le passage à une autre république. Et là, c’est très étrange.

Même sans être trop hégèlien et déterministe en histoire (plutôt proche de Castoriadis, lequel penche pour une autonomie de l’humanité rapport à son destin), il est clair que dans l’histoire de la République française, depuis sa création en 1792, les changements de régime se sont faits par des ruptures violentes, voire par des expériences traumatiques, comme les coups d’Etat, les guerres ou les révolutions.


"La chute des anges rebelles" Pieter Brueghel l’Ancien

Que cette 5e République soit à bout de force et de souffle, cela ne fait pas de doute, au vu du menu récapitulatif (très abrégé) des farces et attrapes de ces « pestilentielles », qu’il faut en sortir pour s’en sortir. Et ce d’autant plus vu la menace que constitue l’accaparement des énormes pouvoirs présidentiels par une présidente FN ou même un président-banquier. Nous percevons déjà très clairement les risques spécifiques liés à chacun.e d’eux.elles.

Elle nous plongerait dans un certain chaos, avec des tentatives de mise en œuvre de la préférence nationale évidemment contrées par le Conseil constitutionnel, un gouvernement par décrets ou par ordonnances (sachant qu’on la voit mal réunir une majorité même relative à l’Assemblée ou au Sénat sur son programme) et surtout l’ouverture des vannes pour les seconds couteaux identitaires et nostalgiques du fascisme les autorisant à se grouper plus en moins en milices peu rassurantes pour toutes les minorités ethniques, sociales ou handicapées.

Lui nous plongerait dans ce que vit la Grèce au quotidien et la France en partie déjà, la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes. Autrement dit, la vente à l’encan de la plupart des richesses nationales (déjà entamée avec les aéroports et divers bâtiments patrimoniaux), l’accommodement de la fiscalité au bénéfice des plus riches et des entreprises, la poursuite de la déconstruction du code du travail au profit des entreprises contre les travailleurs.ses, le développement des traités internationaux de libre-échange rendant impossible toute politique de sauvegarde du patrimoine écologique, des acquis sociaux et l’exercice du principe de précaution en matière alimentaire et de santé.

Comment, dans ces conditions, envisager de voter pour l’un contre l’autre comme tant de bonnes âmes nous y invitent, des décideurs et des grands médias (encore eux) jusqu’aux classes moyennes où s’intègrent quelques-uns de nos proches, malheureusement, motivées elles aussi par la peur du chaos et de la perte de leur relative tranquillité ?

Dans ces conditions, il n’y a pas de vote possible, autre que le vote blanc ou nul ou l’abstention. Comme certain.es l’analysent judicieusement, parmi ses classes moyennes, qui réfléchissent de temps en temps, nous sommes avec tous ces candidats « hors système », l’un d’entre eux même « hors système solaire » (comme le suggère un dessinateur du canard Enchainé), et finalement avec le duo de choc du second tour, nous sommes pris en tenaille, en otage par le système électoral mis en place en 1792, et pas seulement par celui de 1958. Il s’agit bien d’une « stratégie du choc » mise en place par décideurs et grands médias qui ont fait monté inlassablement le FN en influence au sein de la population par une politique socio-économique et culturelle toujours plus catastrophique pour les pauvres et les classes moyennes, salarié.es et chômeur.ses, agriculteurs.trices et par des interventions orales ou écrites, toujours plus nombreuses et malvenues, mensongères et discriminantes à propos des minorités ethniques et sociales.

Et, de même, voyant le champion de la lutte contre la finance qui n’a pas de visage devenir incapable de soutenir dignement une candidature de continuité, ce dernier, avec le soutien tacite et clandestin des pouvoirs financier et industriel, a passé le témoin à son vrai fils spirituel, parangon du libéralisme, banquier d’affaires, jeune et charmeur, habile rhétoricien (beau parleur, en fait), son ministre de l’Economie, qui donne enfin un visage à la Finance, souriante et séduisante.

A noter, à la marge, qu’un Mouvement pour la 6ème République existe depuis près de deux ans. Il a recueilli sur une pétition 108000 signatures de soutien. Son projet et sa proposition d’accès au changement de république consiste en l’utilisation de l’article 11 alinéa 3 de la Constitution de la République*. Celui-ci permet, à l’initiative d’un cinquième des membres du Parlement, soutenue par un dixième des électeurs inscrits sur les listes électorales (soit185 parlementaires soutenus par 4,5 millions de citoyens), de soumettre à référendum une proposition de loi appelant à convoquer une assemblée constituante.


"La nef des fous" Jérôme Bosch

Que faire ?

Aller voter ? Voire. Nous savons que l’isoloir, c’est vraiment fait pour isoler. C’est efficace. Et pour lutter, c’est-à-dire rester en vie, nous avons besoin de rester groupés, de vivre dans un aller-retour constant, mais discontinu, entre l’individu et le collectif. Alors ?

Rejoindre, sans aucun doute, pour commencer, le rassemblement du 8 mai à 14h à République organisé par le Front social pour affirmer avec lui que ce n’est pas dans les programmes électoraux et par le vote que nous avons obtenus les dits « acquis sociaux », mais dans la rue, par la lutte et les mobilisations. Et ce, d’autant plus que nous ne le savons que trop, les acquis sociaux ne le sont pas pour toujours. Et si « nous laissons faire » (un des maitres mots du libéralisme) le candidat qui sera élu, nous savons que le code du travail sera déchiré, méthodiquement, systématiquement, page par page, jusqu’à n’être plus que les deux pages de couverture (pas sociale)...

Pour la suite, il y a beaucoup à faire, pour s’opposer à ce qui advient. Il y a aussi à repenser avec attention et résolution, courage, les impensés qui nous gouvernent aussi sûrement que la Finance et les Profiteurs de la guerre sociale.

Dans ce sens, nous pouvons méditer, d’ores et déjà, ce passage d’un ouvrage du tournant du siècle que nous avons laissé derrière nous. Et patienter jusqu’au prochain épisode de notre série « Comment nous pourrions vivre si nous étions humains/vivants ».

« Paris ! Le Paris qui vote, la cohue, le peuple souverain tous les quatre ans... Le peuple suffisamment nigaud pour croire que la souveraineté consiste à se nommer des maîtres. Comme parqués devant les mairies, c’était des troupeaux d’électeurs, des hébétés, des fétichistes qui tenaient le petit bulletin par lequel ils disent : J’abdique. [...] Additionnez les bulletins blancs et comptez les bulletins nuls, ajoutez-y les abstentions, voix et silences qui normalement se réunissent pour signifier ou le dégoût ou le mépris. Un peu de statistique s’il vous plaît, et vous constaterez facilement que, dans toutes les circonscriptions, le monsieur proclamé frauduleusement député n’a pas le quart des suffrages. De là, pour les besoins de la cause, cette locution imbécile : Majorité relative — autant vaudrait dire que, la nuit, il fait jour relativement. Aussi bien l’incohérent, le brutal Suffrage Universel qui ne repose que sur le nombre — et n’a pas même pour lui le nombre — périra dans le ridicule. » (Les Feuilles, Il est élu, 1900, sous le pseudonyme de Zo d’Axa).

Pala

Notes.

* Le texte de cette conférence a été publié "Comment nous pourrions vivre" William Morris, 1884-2010, édition le passager clandestin (préface de Serge Latouche "un précurseur de la décroissance")
** Le journal Article 11(faisant référence au même article de la Constitution), disparu en 2015 dans sa forme papier mais poursuivant son existence sur internet, entretenait une réflexion intéressante sur les possibilités de la population à reprendre en mains son destin par la reprise d’une initiative politique selon toutes sortes d’expressions et de formes souhaitables ou souhaitées. En cela, il se donnait pour engagement de donner à réfléchir à tout un.e chacun.e à l’exercice réel de son pouvoir politique direct. Nous n’envisageons pas nous-mêmes notre pratique journalistique dans une autre perspective que celle-là.