Commercy Macron !

, par Pala

Le 31 décembre 2018, après un mois et demi d’émeutes en gilets jaunes, notre trop cher président déverse ses voeux pour 2019 sur le bas peuple. La veille, les Gilets Jaunes de Commercy ont lancé leur second appel aux Gilets Jaunes : « nous avons compris que nous étions capables de nous représenter nous-mêmes, sans tampon entre les puissants et le peuple, sans partis qui canalisent les idées à leur seul profit, sans corps intermédiaires davantage destinés à amortir les chocs, à huiler le système, plutôt qu’à nous défendre... 
Il faut désormais nous rassembler partout, former des assemblées citoyennes, populaires, à taille humaine, où la parole et l’écoute sont reines... Des assemblées dans lesquelles, comme à Commercy, chaque décision est prise collectivement, où des délégués sont désignés pour appliquer et mettre en musique les décisions. Pas l’inverse ! Pas comme dans le système actuel. Ces assemblées porteront nos revendications populaires égalitaires, sociales et écologiques... Nous vous proposons enfin de décider d’un mode d’organisation collectif des gilets jaunes, authentiquement démocratique, issu du peuple et respectant les étapes de la délégation. »

Ce second appel se termine par une invitation à se réunir fin janvier à Commercy, pour débattre et organiser la suite du mouvement des Gilets Jaunes dans une démarche des plus démocratiques.
Etonnante, cette remontée de la Commune des profondeurs de la terre de France, de 1871, de 1789. A 50 km de Bure, où l’Andra veut enfouir à jamais des tonnes de déchets hautement radioactifs, dans cette terre de Meuse où la Guerre de 1914-18 a enfoui des « tonnes » de cadavres et de munitions... remonte la mémoire vive de la Commune des communes. Comme une suite inespérée au film de Isabelle Masson-Loodtz "Un héritage empoisonné".
Les vœux du président, eux, écorchent les oreilles. C’est la première fois dans la Ve république, qu’un président insulte les Français solennellement. Lui qui a été si mal élu, par défaut, se permet de stigmatiser les Gilets Jaunes en les traitant de « foule haineuse », qui s’en serait prise à ses élus (LREM) comme aux forces dites de l’ordre.
Justement, on a 1700 blessés, 5 mains arrachées, 20 yeux éborgnés (perdus à jamais), 11 morts. Et plus de mille condamnations à travers des comparutions immédiates, notamment. On voudrait la produire la haine, on ne ferait pas mieux.
Le grand débat national devait commencer le 15 décembre. Il débute finalement le 15 janvier, en Normandie, au Grand Bourgtheroulde.
Ce débat national a été précédé d’une lettre du président adressée aux Français.es. Cette lettre met en évidence les 4 thématiques envisagées au départ, en décembre, en réponse aux Gilets Jaunes. Le premier sujet porte sur les impôts, les dépenses et l’action publique, le deuxième sujet sur lequel prendre des décisions, c’est l’organisation de l’Etat et des collectivités publiques, la transition écologique est le troisième thème, essentiel à l’avenir des territoires et de leurs habitants, enfin, la période que le pays traverse montre qu’il faut redonner plus de force à la démocratie et la citoyenneté. Comme il avait été remarqué à l’époque, encore une fois, le président a cru bon d’intégrer au chapitre de la démocratie et de la citoyenneté immigration et laïcité. Ces deux thématiques que n’ont jamais portées les Gilets Jaunes dans leurs revendications, sont donc proposées au débat par la seule volonté du président. On pourrait dire, déjà, que ce grand débat national, accompagné de cahiers de doléances recueillis dans les mairies, qui ressemble de plus en plus à des Etats Généraux, façon 1789, commence mal. Fort mal puisque le prince glisse au milieu des doléances du peuple, de manière très cavalière, ce qu’on appelle précisément un « cavalier », un amendement extérieur à la problématique principale du projet de loi.
Chacun.e perçoit assez clairement où le prince-président veut en venir. La volonté de faire débat sur cette thématique alors qu’elle n’intéresse pas les Gilets Jaunes est encore une fois la volonté de faire s’affronter les différentes tendances rassemblées au sein des GJ sur des préoccupations d’identité (nationale essentiellement) alors que les GJ ne se préoccupent vraiment que de justice sociale et de son corollaire inévitable, une démocratie qui soit plus directe. Sur ce point, d’ailleurs, la lettre du président rappelle la fameuse prise de parole à l’Assemblée, en octobre 1789, de l’abbé Siéyès, expliquant qu’il s’agit de créer une république de représentants, comparable à celle en usage aux Etats-Unis et pas du tout une vraie démocratie, à la façon athénienne (encore que) ou rousseauiste.

Ainsi, des rencontres sont mises en œuvre, d’un côté par le prince-président et le gouvernement, de l’autre par les Gilets Jaunes, du moins certains d’entre eux. Cette assemblée des assemblées pour une « commune des communes » est en effet la réponse au grand débat national du président. Les Gilets Jaunes affirment par là ne pas vouloir participer à ce débat-ci, en quoi ils n’ont pas confiance et vouloir en organiser un autre, par eux-mêmes, en parallèle et en opposition. Ainsi, bien que ces deux débats se déroulent « en même temps » - comme dirait le prince-président – ils ne s’accordent pas mais s’opposent au contraire très clairement. Il s’agit bien de créer, face à l’institution et contre elle, une institution parallèle, un pouvoir temporel démocratique, auto-organisé et autogéré.
C’est plus ou moins le projet de la Commune de Paris et celui du communalisme selon Murray Bookchin (ou « municipalisme libertaire »), base démocratique de l’écologie sociale. Ce projet de communalisme est celui mis en œuvre, tant mal que bien, au Rojava, la province kurde du nord de la Syrie depuis 2014, en s’inspirant à la fois de Bookchin et de la révolution zapatiste au Mexique. Ce projet, Abdullah Ocalan, le fondateur-penseur du PKK, le parti à l’origine marxiste-léniniste des Kurdes du Kurdistan turc, l’a nommé le « Confédéralisme démocratique ».

On trouvera à la suite un reportage sur l’Assemblée des assemblées, les 26 et 27 janvier, à Commercy (petite ville de 6000 habitants en Meuse) d’un de nos rédacteurs pour un confrère, le journal écolo "l’âge de faire", paru en mars 2019. Merci à lui pour ce reportage.

La Commune des communes de Commercy.

Les Gilets Jaunes ont décidé de tout remettre à plat. Il s’agit, dans un même élan, de lutter contre le pouvoir en place, de s’organiser, de réinventer un système réellement démocratique... Fin janvier, des délégué.es venu.es de toute la France se sont retrouvé.es à Commercy, en Meuse, pour en débattre.

En ce mois de novembre, les esprits chagrin sont partout, chez les Gilets Jaunes autant que chez les observateurs. Les GJ sont dérangés et ils dérangent, à leur tour. Ils occupent les ronds-points et révèlent l’importance stratégique de cet outil de régulation collectif, ce favori des municipalités rurales et urbaines. La France est le pays qui a le plus de ronds points au m2 au monde. Bravo pour l’intuition.

Pourtant, les GJ ne soulèvent pas l’enthousiasme des médias, encore moins des politiciens. Les prises de parole des autoproclamés porte-parole sont rarement séduisantes.

Et puis, arrive l’appel de Commercy, début décembre, puis celui de Saint-Nazaire. Une douzaine de Gilets Jaunes, regroupés face caméra, lisent, chacun leur tour, un fragment de leur message. Que disent-ils ? Ils proposent que les GJ s’organisent partout en assemblées citoyennes populaires et débattent, puis décident de la conduite du mouvement.

Puis vient le second appel de Commercy, fin décembre. Cette fois, il est question de l’assemblée des assemblées. La Communes des communes. Et toujours, le pouvoir au peuple, par le peuple et pour le peuple.

Et voilà que des assemblées répondent favorablement à l’appel. Celle de Montreuil, par exemple, puis d’autres. Alors, ça y est, la Commune des communes est en chemin ?

Après moult péripéties, téléphoniques et scripturales, j’accède enfin à Commercy le jour J, puis à Sorcy Saint-Martin en Meuse, 7 km plus loin. La salle des fêtes est grande, nous apprendrons plus tard qu’il a été difficile de l’obtenir, même en payant.

75 assemblées locales ont envoyé des délégué.es

L’après-midi commence par la présentation de l’assemblée des assemblées. Les médias, grands et petits, sont acceptés seulement pour la 1e partie : la présentation des délégations qui ont répondu à l’appel. Le reste des discussions, autour des revendications, de l’organisation et de la communication est réservé aux délégué.es des assemblées et aux médias qui préparent des articles papier. Ne sont présents ni BFMTV, ni LCI, pas de Monde ni de Libération, pas plus que de Figaro. Par contre, nous en sommes, ainsi que d’autres médias dits alternatifs.

Soixante-quinze délégations officielles, à deux délégués par assemblée, cela fait 150 personnes, plus une foule d’observateurs. Au total, plus de 300 personnes sont finalement rassemblées dans cette salle des fêtes villageoise pour vivre un moment de démocratie emblématique, rare, inconnu dans les institutions officielles.

Rappelons-nous quelques phrases du second appel de Commercy : « nous avons compris que nous étions capables de nous représenter nous-mêmes, sans tampon entre les puissants et le peuple, sans partis qui canalisent les idées à leur seul profit, sans corps intermédiaires davantage destinés à amortir les chocs, à huiler le système, plutôt qu’à nous défendre... 
Il faut désormais nous rassembler partout, former des assemblées citoyennes, populaires, à taille humaine, où la parole et l’écoute sont reines... Des assemblées dans lesquelles, comme à Commercy, chaque décision est prise collectivement, où des délégués sont désignés pour appliquer et mettre en musique les décisions. Pas l’inverse ! Pas comme dans le système actuel. Ces assemblées porteront nos revendications populaires égalitaires, sociales et écologiques... Nous vous proposons enfin de décider d’un mode d’organisation collectif des gilets jaunes, authentiquement démocratique, issu du peuple et respectant les étapes de la délégation. »

Horizontalité du fonctionnement

« Si vous êtes ici c’est que vous avez envie qu’une coordination se mette en place, qu’il y ait des choses qui se produisent, mais on ne peut pas prétendre aujourd’hui, bien sûr, être représentatifs de tous les Gilets Jaunes de France, de toute la population, ni de rien, explique Claude, qui sera le principal animateur de l’Assemblée. On représente une idée, un mode de fonctionnement qu’on va essayer d’expérimenter. Donc on va être humbles, on a eu des remontées, bien sûr on a des idées de ce qui se passe dans les réunions. Il s’agit de s’engager dans un processus, si tout le monde en est d’accord. Il s’agit d’un processus par le bas des assemblées démocratiques. Il faut pas attendre monts et merveilles de cette assemblée, on va voir ce qu’on va en sortir dans ce week-end. ».

Le choix des procédures est significatif. Dans l’après-midi du samedi, ce sont les délégué.es qui s’expriment, d’abord pour présenter leur assemblée, puis une synthèse des revendications. Les observateurs seront invités à s’exprimer demain, dimanche, dans les ateliers de réflexion sur différentes thématiques. En attendant, seuls les délégués peuvent voter.

Et toutes les assemblées semblent adopter les mêmes formes démocratiques, insistant beaucoup sur l’horizontalité du fonctionnement et des mandats impératifs pour les délégués, qui ne sont pas des « représentants ». La question du mandat pose problème dans le choix à faire, difficile, de ce qui doit ressortir comme revendications, pour lesquelles Commercy avait proposé un guide, qui a été plus ou moins suivi : « C’est un gros travail. Sur les 75 délégations, une vingtaine ont répondu dans les temps. Il y a quatorze groupes qui ont été pris en compte pour la synthèse, ça représente quand même 1600 revendications. Parmi celles-ci, 400 différentes ont été regroupées en 173 assez explicites. »

Plusieurs thèmes se dégagent : social-économie, gouvernance, retraites, justice, écologie, service public, société, santé, Europe, éducation. « Cela rend compte de la diversité des revendications et des luttes qu’on a à mener… Le rétablissement de l’ISF, sur les 700 qui ont voté, a eu 500 voix. Une revendication portée par 80 % des gilets jaunes. »

Le choix de publier une liste complète des revendications ou, au contraire, d’en faire une synthèse semble cornélien. Que vaut-il mieux ? Il serait bon qu’une synthèse figure dans un appel, afin de clarifier ce que veulent les GJ mais toutes les assemblées n’ont pas répondu au questionnaire. Les retours ne constituent donc qu’un sondage. Sans doute faudrait-il prendre le temps d’élaborer comme un « programme » de revendications, voire de résolutions. Mais le temps presse aussi et de cette assemblée des assemblées doit sortir un appel, dès demain. Comment faire ? Les échanges vont bon train.

La vraie démocratie c’est nous, c’est pas Macron

Les déléguées du groupe Femmes Gilets jaunes d’Ile-de-France : « il faut différencier la question des revendications de la question de l’appel dans la prise de décision qu’on va faire. Si on est réunis ici c’est parce que la vraie démocratie c’est nous, c’est pas Macron. Il faut commencer par se prendre au sérieux. Et donc si on veut être sérieux il faut à minima faire un appel aux gens pour nous suivre sur nos grandes idées avec les grands thèmes consensuels. L’appel qui va sortir n’est pas gravé dans le marbre. Ce qu’on veut faire c’est une vraie démocratie, ce qu’on fait on peut le défaire : on n’est pas Éric Drouet, on n’est pas autoproclamés, on prétend pas décider à la place des autres. Donc faisons un appel si on veut que ce mouvement s’étende, faisons un appel, il faut le prendre au sérieux ! »

- Un membre de l’équipe d’animation : « Je reformule la question : qui est pour que, dans la déclaration finale, on propose les grands thèmes consensuels retravaillés demain en groupe de travail ? On va compter. 55 pour. Qui est contre ? Zéro contre. Qui s’abstient ? 17 personnes. On ressort donc avec deux décisions claires : 1 - on ne publie pas toutes les revendications dans l’appel final. 2 - on reprend ce qui ressort des premières remontées et des discussions ici. »

Et l’appel qui ressort devra encore être validé par les AG locales !

Un appel à la grève générale

Beaucoup sentent bien l’importance historique du moment présent tout en considérant humblement le travail fantastique de ces nouveaux Constitutionnels. Nous reprenons là la séance de l’Assemblée Nationale de septembre 1789 où Sieyiès, fameux député du Tiers Etat, auteur du pamphlet « Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? », déclare que la République qui va naitre ne sera pas démocratique et pourquoi. A l’opposé, de nombreux délégués renvoient à Rousseau et à son premier ouvrage de philosophie politique « le Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes ». Il s’agit bien d’une opposition entre ce qu’on appelle « souveraineté nationale » et « souveraineté populaire ». La seconde est une démocratie directe au suffrage universel avec mandat impératif et référendum.

Un nouveau débat s’ouvre sur les suites et perspectives pour le mouvement des Gilets Jaunes. Claude commence par la lecture de la synthèse des remontées des assemblées locales. Le dernier débat du samedi porte sur les méthodes pour s’organiser de la manière la plus démocratique à toutes les échelles. Sur ces points cruciaux, les avis sont clairs et tranchés. Pas question de participer au grand débat national organisé par le gouvernement. Le débat national est organisé ici par les assemblées elles-mêmes et dans chacune d’entre elles, sur son territoire. Une autre idée est émise : faire un appel à la grève générale auprès des salariés, avec ou sans les syndicats.

Le délégué de Poitiers : « aujourd’hui on fait peur au gouvernement, aux milliardaires, parce qu’on sait s’organiser par nous-mêmes et on attend pas les consignes. Mais qui est en capacité d’organiser la grève générale ? Les salariés, pas les organisations syndicales : il faut des comités de gilets jaunes dans les entreprises ! Il faut appeler l’ensemble de la population à s’organiser par elle-même ! »

« Il faut multiplier les assemblées... »

Les références qui viennent dans la discussion portent sur la constitution de l’an I, celle de 1793, qui n’a jamais été appliquée. La base administrative et politique en était l’assemblée de canton ou communale. C’est cette période des débuts de la révolution, où le peuple avait encore son mot à dire, dans les assemblées et les clubs, qui semble animer l’assemblée.

Un autre délégué : « il faut rajouter au début de ce texte le fait que pour avoir un pays le plus démocratique possible il faut multiplier les assemblées : sur les rond-points, les lieux de travail, les lieux d’étude… si des assemblées émergent partout y compris sur les lieux de travail, on sera sur un double-pouvoir et il faudra dégager l’État et le capital. «  

C’est ainsi que les Gilets Jaunes pourraient, si la tendance Commercy se déploie à travers les assemblées populaires de France, faire exister une ébauche de communalisme, ce municipalisme libertaire tel que l’a pensé Murray Bookchin, théoricien de l’écologie sociale. Mais ce qu’on observe, en ce ouiquinde de fin janvier à Commercy, c’est une sorte de Constituante qui rejoue la Révolution française, reprenant tout, surtout la nuit du 4 août avec l’abolition des privilèges, réapparus depuis, et voulant faire le choix d’une « vraie » démocratie. Mais ce qu’on sent nettement, c’est que s’il y a de la mémoire chez certain.es, il y a chez tou.tes le désir ardent de prendre le contrepied de cette « fausse » démocratie représentative, arrivée, pour les participants, à son crépuscule.

Patrick Laroche



Complément d’info :
Nous avons le plaisir de vous annoncer les dates de la prochaine Assemblée des assemblées : elle aura lieu à Saint-Nazaire les 5, 6 et 7 avril 2019 !
Vous pouvez d’ores et déjà vous inscrire en écrivant à : inscriptionassemblee@riseup.net