Déluges, 17ème épisode : L’amour et la fraternité

, par adorde

Le Rond-Point Libéré était devenu le nouveau lieu de rendez-vous à la mode pour tout ce que la Seine-et-Marne et ses alentours comptaient de militants ou de simples fêtards qui venaient profiter de ce lieu insolite pour s’éclater lors d’une des soirées qui s’y tenait désormais régulièrement.
Herwan Messager n’était pas ignorant de cet état de fait, et cela l’inquiétait grandement. La contestation contre son projet s’amplifiait. Du Rond-Point, les opposants surveillaient nuit et jour les mouvements de véhicules qui entraient ou sortaient de la décharge. Herwan savait que les procédures nécessaires pour les dégager pouvaient être longues, et il n’avait pas le temps d’attendre. Il se refusait pourtant à soutenir la proposition d’une intervention coup-de-poing, comme y insistait en privé le maire de Lalisière, car il savait que cela ne pourrait avoir pour effet que de faire monter encore plus la mobilisation.
Cela d’autant plus que le projet était arrivé à la phase de l’Enquête Publique. Une simple formalité administrative dans la majorité des cas, mais Herwan craignait qu’il n’en soit pas de même dans celui-ci. MST était parvenu à éviter d’autre contraintes plus lourdes, ce qu’on appelle dans le jargon administratif Débat Public ou encore Concertation Recommandée, allégeant de l’aspect expérimental et somme toute limité du projet en termes d’impacts locaux et d’engagements financiers. Mais parmi les obligations légales auxquelles devaient se soumettre le projet, il allait falloir passer par plusieurs réunions de concertation locale, où les plus déterminés des opposants n’allaient pas manquer de s’exprimer, d’une manière qu’Herwan ne connaissait déjà que trop bien. Au moins, ça serait l’occasion de sonder ce que ces opposants savaient, et donc, ce qui était le plus important, ce qu’ils ignoraient.

Pour ce qui concerne ces opposants déterminés, d’autres tâches les attendaient. Il fallait peaufiner l’organisation des premières rencontres des CATA qui approchaient et devaient se tenir à Saintreuil. Il ne s’agissait pas seulement de s’opposer, mais aussi de construire l’avenir. Selon l’un des principes qui déterminaient le programme des CATA, luttes et alternatives ne pouvaient être qu’étroitement liées : pas de luttes sans alternatives, pas d’alternatives sans luttes.
L’idée des CATA avait vraiment fait son chemin. Un grand nombre de communautés s’étaient crées, en France et même en Belgique, à l’exemple de celle de Saintreuil. La plupart avait repris l’acronyme que celle-ci s’était donné. On parlait désormais de Communautés Autonomes Totalement Autogérées au pluriel, leurs lieux d’origines les distinguant : ils y avait la CATA de Gonesse dans le Val d’Oise, celle de Lézan dans le Gard, celle de Villeneuve d’Ascq non loin de Lille, celle de Rossignol près de Luxembourg. D’autres innovaient, tout en gardant l’acronyme. Il s’agissait désormais de fédérer ces groupes indépendants les uns des autres, mais se reconnaissant dans ce sigle qui pouvait signifier, selon les appartenances, les affinités, les terrains d’action : Collectif Anarchiste Très Acharné, ou encore Confédération pour l’Abolition du Travail Aliéné, mais aussi Coordination pour l’Arrêt du Totalitarisme Atomique ou encore Collapsologues Amateurs Terriblement Apocalyptiques.

Jeanne-Maria consacrait à cette préparation la plupart de son temps, avec un petit groupe où Laba s’était tout naturellement intégré. Un de ces soirs, sortant d’une des réunions de préparation, tous les deux marchaient côte à côte sur le chemin de halage, le long du fleuve. Ils s’arrêtèrent un moment, regardant l’autre rive où brillaient quelques lumières, faibles éclairages publics, fenêtres éclairées de maisons isolées. Une autre rive si proche, ridiculement proche pour Laba qui connaissait l’horizon sans fin des Fraternités. Ils se rapprochèrent, mus par le même désir. Ils s’embrassèrent, longuement, et reprirent le chemin de la Ferme, la main dans la main.

Il y avait plusieurs mois que Jeanne-Maria n’avait pas fait l’amour, et ce fut à nouveau comme si c’était la première fois. Elle était tout émue, Laba était bien plus ému qu’elle, et cela suffit pour qu’elle osât prendre l’initiative. Jeanne-Maria était nue devant Laba, nu lui aussi. Son corps était musclé, plus brun que celui de la jeune femme.
La nuit était chaude, leurs corps brûlants. A la première caresse, Jeanne-Maria se sentit transportée sur une terre qui n’existait à cet instant que dans son imaginaire. La terre de la Fraternité.