Déluges, 18ème épisode : Le congrès des CATA

, par adorde

Le grand jour était arrivé. Ce samedi matin, les délégués, mandatés par leurs CATA respectives, affluèrent à Saintreuil. Ils et elles étaient bien une centaine à arriver par la gare, à vélo, en covoiturage. La salle des fêtes Elisée Reclus les accueillit. On imagine l’enthousiasme avec lequel Jeanne-Maria, Laba, Jean-Ernesto et les autres militants de Saintreuil souhaitèrent la bienvenue à ces nouveaux venus qu’ils ne connaissaient pas pour la plupart, à ces représentants d’un mouvement en plein essor.
L’ordre du jour de la rencontre, c’était bien entendu d’abord de se connaître, et surtout la Convergence, avec un grand C, ou plutôt les Convergences, car en ce domaine comme dans tous les autres, il ne saurait y avoir de singulier là où l’autonomie de chacun des groupes de base doit prévaloir. A tel point qu’un nouvel acronyme était apparu, s’étalant en lettres gigantesques sur le fronton de la salle des fêtes. Il disait : Convergences Alternatives Très Attendues.

Un texte programmatique, proposé à la discussion, ouvert aux amendements, avait circulé sur Internet dans la perspective de la rencontre. Il affirmait tout d’abord que les CATA avaient pour vision commune la certitude que l’humanité était entrée dans l’ère de la grande accélération, qui ne pouvait mener qu’à un effondrement généralisé, tant social qu’écologique, tant politique qu’économique. Ce sur quoi toutes et tous semblaient d’accord, c’était la nécessaire relocalisation de la grande majorité des activités, avec les choix de productions que cela impliquait, seule manière de permettre l’autonomie énergétique et alimentaire, de conforter la résilience individuelle, la simplicité volontaire, l’entraide entre voisins. Mais ce sur quoi insistait le texte, c’est que ces aspects relocalisants et de résilience individuelle ne sauraient suffire. C’était une condition nécessaire, mais pas suffisante, la nécessité d’une approche spécifiquement politique restant fondamentale. D’où la nécessité de la démocratie directe, par la mise en place d’assemblées décisionnelles à tous les niveaux, de communes, pour reprendre le terme qui, au moins depuis la Commune de Paris, a alimenté l’imaginaire des mouvements d’émancipation. Ce qui impliquait le refus des leaders, des experts, de la domination sous toutes ses formes, en fin de compte la prise en main de leur destin par les populations elles-mêmes.
Pourtant, des nuances avaient commencé à apparaître dans les échanges qui avaient eu lieu autour de ce texte. Des nuances dont l’éventail allaient de ceux qui, sans le dire ouvertement, défendaient le repli sur soi, le retour à des formes de vie primitive avec le risque de dérive survivaliste qu’il contenait, jusqu’à ceux qui continuaient à penser que l’accumulation des alternatives, le tout bio, le tout renouvelable, étaient possibles et pourraient éviter l’ingérable. Entre ceux qui croyaient encore un peu dans les institutions et ceux qui n’y croyaient plus du tout.

La journée commença comme elle devait commencer, avec un discours de bienvenue et une présentation du programme de la rencontre faite par Jeanne-Maria et les militants de Saintreuil au nom de la CATA locale, l’initiatrice, la première du nom. Les délégués se répartirent ensuite en plusieurs ateliers, dont les thématiques étaient la démocratie directe, le soutien aux luttes, la question des alliances avec d’autres mouvements. Ainsi passa la matinée. Après un déjeuner végétarien, fruit de la collaboration entre la Coopérative Agricole Tomates et Artichauts de Saintreuil et le Comptoir Alimentaire Toulouse Aquitaine venu de la ville rose, on revint en assemblée plénière, où chaque atelier présenta un compte-rendu. C’est là qu’apparurent les premières divergences. Les militants du climat considéraient que leur domaine de lutte était le plus important, les anti-nucléaires que c’était le leur, tandis que d’autres mettaient l’accent sur l’extractivisme ou l’accaparement des terres. Certaines femmes considéraient que la priorité, c’était les femmes, des néo-ruraux que c’étaient l’agriculture, la seule jeune femme de banlieue présente que c’était la question des quartiers.
La question qui suscita le plus de discussions fut celle de savoir comment le mouvement, si mouvement il y avait, devait ou non se structurer, d’où découlaient des questions concrètes et redoutables... représentativité, finances, communication interne et externe.

On s’avança ainsi vers la fin d’une journée riche en échanges, qui ne pouvait se terminer que par une soirée festive sur le Rond-Point libéré. L’affluence y fut ce soir là à son comble, ce qui donna à quelques-uns l’idée d’une action pour le lendemain, car on ne pouvait pas imaginer des rencontres entre activistes sans une expression concrète de leurs préoccupations. Cette action, dont le but devait, pour des raisons évidentes, rester confidentiel, serait proposée lors de l’assemblée du lendemain. Alors que la nuit s’avançait, le Rond-Point se vida peu à peu, chacune, chacun rejoignit son lieu d’hébergement pour une courte nuit de sommeil.