Déluges 22ème épisode : l’attaque du Rond-Point Libéré

, par adorde

Herwan revenu, Jeanne-Maria et lui sortirent du château, se dirigèrent vers un véhicule garé dans la cour, un rutilant cabriolet Porsche.
- C’est la voiture de mon fils, dit Herwan. Il me la prête parfois.
Quand ils furent dans la voiture, Jeanne-Maria ne put se retenir d’exploser :
- Vous avez fait exprès de m’inviter pour m’éloigner, c’est ça ?
- Qu’est-ce que tu dis ?
- Les flics vont attaquer, vous n’êtes pas au courant ?
- Attaquer ?
- Oui, le Rond-Point, attaquer le Rond-Point.
- Non, je ne suis pas au courant, absolument pas ! Je ne m’occupe pas de ça. Comment tu peux me soupçonner, tu me prends pour qui ? Et si c’était le cas, pourquoi je t’aurais proposé de te ramener, tu peux me le dire ?
- Et pour l’ANDRA, vous n’êtes pas au courant non plus ? répondit Jeanne-Maria, éludant la question.
- Alors c’est bien ça, soupira Herwan... Oui, pour l’ANDRA, je suis parfaitement au courant, si tu veux le savoir ! D’ailleurs, tu le sais déjà ! Alors oui, l’ANDRA nous a contacté, nous MST, pour étudier la possibilité de compléter le site de stockage de CO2 par un autre, plus profond, pour les déchets nucléaires. Pour le moment, ils en sont juste à étudier cette possibilité, rien de plus. Parce que, je te le demande : on les met où, ces putains de déchets, on les met où ? C’était au tour d’Herwan d’exploser, ce qui surprit Jeanne-Maria, ce qui l’effraya, car il conduisait très vite, trop vite. Elle préféra se taire. Dans la voiture, un silence lourd s’installa.

Ils ne tardèrent pas à arriver en vue de Saintreuil, puis du Rond-Point Libéré sur lequel il y avait beaucoup de monde, beaucoup plus de monde qu’il n’y en avait jamais eu. Mais pas de flics à l’horizon.
- Vous pouvez me laisser ici, dit Jeanne-Maria.
- D’accord, répondit Herwan.
- Adieu, monsieur Messager.
- Au revoir, Jeanne-Maria, dit Herwan. Attends, dit-il. Je voulais te dire... La dernière fois que nous nous sommes vus, tu t’en souviens, je t’avais posé une question...
- Oui, répondit Jeanne-Maria, je m’en souviens.
- Monaco, tu y étais...
- Oui, et vous aussi.
- Oui, moi aussi. Et toi, tu as été la seule à te préoccuper de moi, quand tes copains m’ont agressé.
- C’était normal.
- Je voulais t’en remercier.
- Il n’y a pas de quoi.
Jeanne-Maria avait envie de lui lancer à la figure que non, qu’il n’y avait vraiment pas de quoi, qu’il n’était qu’un salaud, que son double jeu était minable et que tiens ! elle regrettait bien de s’être préoccupée de lui, comme il venait de le dire, ce jour-là. Mais elle ne dit rien du tout et descendit de la voiture.
Herwan la regarda s’éloigner. Il ne se décidait pas à repartir. Il restait là, aux aguets.

Jean-Ernesto et Aurélia avaient une nouvelle fois mis en scène une idée de leur cru, une idée dont elle et il avaient mûrement préparé la concrétisation. En avant des bicoques, ils avaient reconstitué avec plusieurs comparses la scène du célèbre tableau d’Eugène Delacroix "La liberté guidant le peuple". Au centre de cette scène éclairée par des flambeaux, Aurélia, on s’en doute, était la liberté. Montée sur une petite proéminence herbeuse, elle portait le bonnet phrygien et la robe de toile jaune tombée des épaules, dévoilant une paire de seins tout aussi ronds et plaisants que ceux de l’héroïne du tableau. Elle brandissait un drapeau qui n’était pas tricolore comme sur le tableau, mais multicolore, portant le sigle de CATA. Elle avait le visage tourné vers son compagnon, qui, à sa gauche, mimait pour sa part l’un des insurgés, celui qui porte frac et chapeau haut de forme. Pour parachever le tableau, Jean-Ernesto tenait en main une improbable escopette. Quand à Laba, il avait prit le rôle improbable pour lui du jeune garçon dans lequel certains voient le modèle du Gavroche des Misérables.

C’est alors que la cohorte des sinistres camions noirs apparut. Les CRS en descendirent et se dirigèrent en rang serrés vers le rond-point. Les militants n’avaient ni le nombre ni la force pour s’opposer à cette agression. Les flics bousculèrent Aurélia, Jean- Ernesto et leurs camarades, qui ne purent maintenir plus longtemps leur tableau vivant. Les matraqueurs entrèrent dans les baraques pour en sortir les occupants. Les flics ayant démoli les bicoques et ravagé le Rond-Point, ils embarquèrent tout le monde, dont Jeanne-Maria et Laba, qui fut sauvagement frappé.

Herwan, tapi dans sa voiture, avait assisté à toute la scène sans broncher. Il redémarra quand tout fut terminé. Il avait un peu honte. Il aurait pu intervenir.
- Arrêtez, aurait-il dit, je suis Herwan Messager, responsable de MST !
Il aurait pu faire cela, même si cela n’aurait servi à rien. Mais il ne l’avait pas fait. Subrepticement, il sentit une légère démangeaison au sommet de son crâne. Une sensation désagréable qui ne tarda pas à s’estomper.

Jeanne-Maria, Laba et leurs compagnons et compagnes passèrent la nuit au poste, puis furent relâchés au petit matin.