Déluges, 24ème épisode : l’oubli de la crue

, par adorde

La Mairie de Saintreuil, commune située en zone inondable, avait été prévenue à temps du risque de débordement de la Seine, et avait fait mettre en place les mécanismes de prévention indispensables.
Jeanne-Maria avait pris rendez-vous à la Mairie avec le responsable de la gestion des risques territoriaux, qui lui expliqua la situation et ce qu’on pouvait supposer de sa possible évolution. Il lui confirma ce qu’annonçaient les bulletins météo : une crue importante au début du printemps n’avait rien d’impossible.
- La grande référence, c’est la crue de 1910, qui reste dans toutes les mémoires, expliquait-t-il. Mais l’absence de crues majeures depuis 1955, l’année de la dernière crue importante, est une cause d’oubli. Pour la majorité des gens, la crue appartient à une autre époque, au siècle passé. Ils croient que des décennies de progrès techniques nous mettent à l’abri des aléas d’une nouvelle inondation. Il est vrai que depuis la fin des années 50, ces progrès ont permis d’éviter des crues moyennes, mais paradoxalement, c’est la fréquence de ces crues qui aurait pu maintenir la conscience du risque dans la population. Il y a, de plus en plus, un grand écart entre ceux que j’appellerais les experts de la crue, qui sont conscients du danger, et les autres acteurs, simples citoyens, mais tout autant chefs d’entreprises ou responsables politiques, qui n’ont aucune notion des risques réels. C’est pour tenter de réduire cet écart qu’en mars 2016, sous l’égide de l’Union Européenne, la Préfecture de Police de Paris a organisé une importante simulation de la gestion d’une crue possible, baptisé EU Sequana 2016. Elle visait à harmoniser les interventions de tous les partenaires concernés, publics comme privés, et à ré-informer et remotiver les franciliens. Les conditions météo que cette simulation prenait en compte étaient celles d’un hiver rigoureux provoquant le gel des sols, suivi de pluies intenses et continues ne pouvant être absorbées par ces sols gelés. Un scénario à la 1910, en somme. La plus forte probabilité pour qu’une telle crue se produise était estimée en février-mars. Malheureusement pour les promoteurs de cette simulation, une crue certes bien moins importante que celle de 1910 est survenue juste après la fin de l’expérimentation, en mai-juin, comme chacun s’en souvient, à la suite d’un hiver exceptionnellement doux. Les pluies persistantes qui se sont abattues sur la région parisienne à la fin de cet hiver ont été suffisantes pour engendrer une crue qui a atteint un pic de 6 mètres 10 à l’échelle du pont d’Austerlitz, ce qui est certes loin des 8 mètres 62 de 1910, mais cette crue a quand même provoqué des dégâts importants en amont et en aval de Paris. Autre élément inattendu, la progression du niveau de montée des eaux scénarisée dans Sequana 16 était d’environ 50 centimètres par jour, alors que la montée des eaux lors de la crue de mai-juin a été 1 mètre par jour, soit le double. Les promoteurs de l’expérimentation ont reconnu leur imprévoyance par rapport à cette situation nouvelle, et se sont promis d’en tenir compte dans les simulations qu’ils seraient amenés à effectuer dans le futur. Mais on peut en retenir une leçon, et c’est la plus importante : on aura beau faire toutes les simulations du monde, cela ne suffira jamais à éviter l’inévitable. Pour notre part, à Saintreuil, nous faisons tout ce qui est possible, nous respectons toutes les réglementations, nous allons même au-delà sur certains plans. Mais c’est loin d’être le cas de tout le monde. Ce n’est pas le cas de La Lisière, où la mairie n’a même pas trouvé utile de créer une mission comme la mienne, c’est vous dire ! Ils gèrent les risques à minima, je dirai même qu’ils s’en fichent !

Le chargé de mission montra à Jeanne-Maria des plans qui recensaient les zones inondables dans les environs en cas de forte crue. La décharge de Mézidon faisait partie de ces zones.

Après cette rencontre, la situation évoluant de manière évidente dans le sens d’une crue importante, Jeanne-Maria décida de prévenir Herwan Messager qu’il ferait mieux de repousser l’inauguration du site de captage de Mézidon, prévue pour les jours suivants.
- Je ne changerai pas la date ! Répondit-il sèchement. C’est encore une de vos manœuvres ! Tout est prévu, je ne crains pas la crue ! Mais si tu insistes, je suis prêt à en parler avec toi, en tête à tête.
- D’accord, répondit Jeanne-Maria.
Rendez-vous fut pris pour déjeuner le lendemain midi dans une péniche-restaurant amarrée sur la Seine, non loin du siège de MST.