Effondrement et résilience. Au risque de l’Ecologie sociale ?

, par adorde

Nous sommes entrés dans l’ère de l’effondrement. Qu’est-ce que l’effondrement ?

C’est la situation dans laquelle tous les besoins de base, en alimentation, en eau, en énergie, en soins médicaux, pour ne nommer que les plus fondamentaux, ne sont plus accessibles à la grande majorité de la population. C’est déjà le cas dans certaines parties du monde. L’effondrement, c’est la généralisation de cette situation à l’ensemble de l’humanité, dans un processus chaotique et qui s’étendra sur des décennies. Cela ira jusqu’à l’inhabitabilité durable et même la disparition de territoires entiers (terres insulaires et régions côtières en premier lieu (comme cela se profile déjà pour un certains nombre d’archipels océaniques). Les symptômes de cet effondrement sont multiples : en premier lieu le dérèglement du climat, qui a pour conséquences la perturbation et la montée des océans, les inondations récurrentes ici et les sécheresses durables là. La disparition de la biodiversité et toutes les formes de pollutions, celles de l’air, de l’eau, des sols, que la crise climatique ne fait qu’accentuer. La fin des ressources abondantes et bon marché, en particulier fossiles et minerais, cela dans une économie dominée par l’instabilité financière. Tous les indicateurs sont désormais au rouge. En référence au pic du pétrole, nous pouvons dire que nous sommes parvenus au pic de tout.

On peut dater du tournant des années 1950 les débuts de la grande accélération qui nous mène à ces pics. Ceci concerne le PIB mondial, les gaz à effet de serre, la destruction des forêts et des terres agricoles, la consommation d’eau, d’engrais, l’explosion des pratiques consuméristes comme le tourisme international, les objets jetables et donc l’accumulation des déchets, et bien entendu la hausse de la population mondiale. Cette accélération n’a cessé de s’amplifier pendant la période dite "des trente glorieuses". La dernière occasion, la seule manière de rendre notre monde en équilibre, de déboucher sur une civilisation soutenable, aurait été de mettre en place au plus tard dans les années 1980 toutes les mesures nécessaires pour réduire simultanément les différents pics. Ces années 80 et celles qui les suivirent furent au contraire, pour la majorité de la population des pays occidentaux et pour une minorité de plus en plus importante des ’émergents’ du monde, celles de l’oubli de toutes les contraintes, sous le signe d’une mondialisation libérale qui se révèle déjà comme le dernier avatar d’une impossible croissance infinie dans un monde fini. Aujourd’hui, la globalisation des dégâts se poursuit chaque jour, en dépit des effets d’annonces comme les accords climat et qui ne font que confirmer l’impossibilité de revenir à la situation d’équilibre qu’avait connu l’ère pré-industrielle.

Il s’agit donc maintenant, pour avoir la possibilité d’éviter l’ingérable, de nous mettre en état de gérer l’inévitable. Il s’agit de nous préparer à vivre l’effondrement, c’est-à-dire la désorganisation et l’implosion des systèmes de distribution d’énergie et d’information, la dégradation de l’agriculture avec pour conséquences des famines massives, la chute des moyens et niveaux de vie, des migrations face auxquelles celles que les gouvernements actuels se refusent de gérer apparaîtront comme de simples avertissements, des guerres, des problèmes de santé publique, tout cela ayant pour corollaire l’impossibilité de gérer les dangers, le danger nucléaire en premier lieu. Et l’effondrement de la population, dont on peut s’attendre à ce que l’inversion de sa hausse ne soit pas due à une stabilisation naturelle ou volontariste, mais bien aux conséquences mêmes de l’effondrement.

Face à cette situation, plusieurs scénarios sont possibles :

... le premier, le plus irresponsable, le plus dangereux, serait de continuer à faire confiance aux principaux coupables de la situation dans laquelle nous nous trouvons, entreprises multinationales en premier lieu, hommes politiques à leur service, pyromanes pompiers promoteurs de la géoingeniérie, des impasses visant à sortir le système de sa crise, qu’on les appellent impasse du développement durable, impasse de la croissance verte ou de l’économie smarto-circulo-informative. A l’autre extrême, on trouve la tentation du repliement sur soi, l’impossible retour à des formes de vie primitive ou le survivalisme. Entre ces deux extrêmes, la croyance que l’accumulation des alternatives, le tout bio, le tout renouvelable, le « tous colibris » régleront le problème. Et enfin celui que nous proposons, un scénario du cependant-peut-être-encore-possible, la prise en main de leur destin par les populations elles-mêmes, sur la base d’une résilience collective non seulement économique et territoriale, basée sur une relocalisation de toutes les activités qui peuvent l’être et des choix de production que cela implique, mais surtout une résilience politique, par la mise en place d’une forme de démocratie directe fondée sur le fonctionnement d’assemblées décisionnelles à tous les niveaux, de communes, pour reprendre le terme qui au moins depuis la Commune de Paris a alimenté l’imaginaire des mouvements d’émancipation. C’est dans cette perspective que les apports d’une Ecologie Sociale, tels que les a synthétisé Murray Bookchin, avec des compléments du côté d’autres penseurs de l’autogestion tels Yvan Illich, André Gorz, Cornelius Castoriadis, ainsi que du côté des courants de l’objection de croissance, peuvent nous servir de boussole pour nous orienter dans ce monde en déshérence.

Vivre l’effondrement, qu’est-ce que ça veut dire ?

Cela veut dire mettre en oeuvre la résilience, qui est la capacité qu’a un système de maintenir ses principales fonctions malgré les chocs. Pour cela, il faut tout d’abord une relocalisation de la grande majorité des activités et des emplois, seule manière de permettre l’autonomie énergétique et alimentaire. Seule cette relocalisation permettrait de conforter la résilience individuelle, la simplicité volontaire, l’entraide entre voisins. Mais ce sur quoi insiste l’Ecologie Sociale, c’est que les aspects localisants et de résilience individuelle ne sauraient suffire. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. La nécessité d’une approche spécifiquement politique est fondamentale. Cette forme politique de la résilience, on peut l’appeler, à la suite de Murray Bookchin, le Municipalisme libertaire, ce qui a l’inconvénient d’apparaître comme un oxymore, du moins en France où les municipalités ne sont que des pseudopodes de l’Etat, ou mieux le communalisme, terme qui fait référence à la fois aux communes et aux communs. On peut l’appeler, dans sa forme plus globale, à l’exemple des combattant(e)s du Rojava révolutionnaire, le confédéralisme démocratique.

Les principaux apports de l’Ecologie Sociale sont les suivants :

- le problème écologique ne se réglera pas de manière ’écolo’, pas plus que le problème social ne se réglera de manière ’socialo’, mais c’est en remettant en cause toutes les bases de la société : dominations, Etat, entreprises, que ces deux questions se régleront simultanément.

- cela implique la recherche d’une base large, au-delà des secteurs dits ’traditionnels’, la construction de la commune est l’affaire de tous les dominés.

- cela implique l’affirmation de la démocratie directe et des assemblées populaires comme mode de fonctionnement d’une société en construction.

Le seul moyen de reconstruire la politique, nous dit Bookchin en des termes que nous reprenons ici, est de commencer par ses formes les plus élémentaires : les villages, les quartiers, les cités où les gens vivent au niveau le plus intime. C’est à ce niveau qu’ils peuvent commencer à se familiariser avec le processus politique, un processus qui va bien au-delà du vote et de l’information. C’est à ce niveau aussi qu’on peut dépasser l’insularité privée de la vie familiale, inventer des institutions publiques qui rendent possibles la participation et la cogestion d’une communauté élargie.

Il s’agit de construire une économie morale orientée sur la réalisation de soi au sein de l’activité productive et fondée sur des technologies alternatives décentralisées. Une société écologique qui cherche à établir une relation équilibrée avec la nature, qui veut se libérer de la hiérarchie sociale, de la domination de classe et de sexe comme de l’homogénéisation culturelle.

La population gère la chose publique dans des assemblées citoyennes directes, en face-à-face, et désigne des conseils qui exécutent les décisions politiques formulées dans ces assemblées.

Les communes ont en charge la gestion des services de proximité, des commerces et des établissements agricoles et industriels qui fonctionnent sur leur territoire. Il s’agit donc d’une forme de planification, mais locale.

L’organe de décision c’est l’assemblée populaire qui décide des politiques de l’économie locale tout entière. La structure de base de la production ce sont des coopératives appartenant à la municipalité, opérant comme partie de la communauté et devant lui rendre des comptes.

Aucune communauté ne peut espérer acquérir une autarcie économique, ni ne devrait essayer de le faire. Économiquement, la large gamme de ressources nécessaires à la production de nos biens d’usage courant exclut l’insularité refermée sur elle-même. Loin d’être une contrainte, l’interdépendance entre communautés et régions doit être considérée comme un avantage. Toutes les décisions concernant la communauté devraient être prises en appliquant le principe de subsidiarité, avec le soutien confédéral de communautés similaires organisées au sein d’un réseau territorial à l’échelle locale et régionale, ce qu’on peut aussi appeler des bio-régions.

Si on garde clairement en tête la distinction entre la formulation d’une politique et son exécution, entre la fonction des assemblées populaires et celle des gens qui assurent la gestion des décisions prises, il est alors facile de distinguer les problèmes logistiques des problèmes politiques, deux niveaux habituellement entremêlés.

Nous en arrivons ainsi à l’idée d’une économie qui se propose de dissoudre de manière novatrice l’aura mystique qui entoure la propriété, privée comme nationalisée.

Ainsi, la commune serait non seulement la forme politique d’une réinvention de la citoyenneté, mais tout autant une réponse à l’ensemble des menaces auxquelles l’humanité est confrontée.

Ainsi, dans le même élan où elles se constitueront, les communes se confédéreront en un pouvoir parallèle pour s’opposer à l’État-nation et pour finalement se passer de lui et des forces économiques dont il est le soutien.

Et j’ajouterai pour ma part : ainsi, rêvons d’une société où ’aller à la réunion’ ne soit plus considéré comme sans intérêt par ceux qui n’y vont jamais, comme une corvée par ceux qui s’y prêtent souvent de mauvaise grâce, mais au contraire comme l’activité la plus utile qui soit, et, pourquoi pas, comme l’une des plus agréables.

Ce qui pourrait nous rendre optimistes par rapport à la construction d’une telle société, c’est, dans la dernière période, en nous limitant à l’exemple de la France, le développement de luttes territoriales fortes (ZAD) et le mouvement Nuit Debout, qui, à leurs façons, témoignent de la nécessité de la démocratie directe, par leurs mise en avant des assemblées, leur refus des leaders, des experts, de la domination sous toutes ses formes. Ainsi, des rencontres qui ont eut lieu à l’été 2015 sur la ZAD de Notre-Dame des Landes ont débattu du thème de la commune dans des termes qui font écho aux thèses de Bookchin. De même, le mouvement Nuit Debout rencontre la pensée de Bookchin sur un certain nombre de points, tels que :

- l’affirmation de la démocratie directe et de l’assemblée populaire comme mode de fonctionnement du mouvement, une assemblée sans leaders, faisant preuve d’une grande méfiance à l’égard de toutes les formes de récupération politicienne.

- au-delà de la question du travail, la dénonciation de toutes les formes de domination, ce qui se manifeste par la tenue de commissions thématiques permanentes.

- la recherche d’une base de mobilisation la plus large possible, au-delà des secteurs de lutte plus traditionnels.

Ces éléments pourraient être un prémisse en acte du communalisme. Cela suppose la poursuite du rapprochement entre les deux mouvements, en évitant les écueils de la dilution dans un mouvement social fantasmé comme du repli sur soi identitaire. Et sans doute aussi la trop grande confiance faite à l’arsenal communicativo-technologique au détriment de l’indispensable face-à-face des visages et des corps.

Il est peut-être encore temps pour que l’humanité réalise enfin le rêve qui l’a traversé depuis qu’elle a pris conscience d’elle-même en tant que force porteuse de sa propre émancipation, cette recherche humaine constante qui s’est exprimée tant dans le domaine religieux que dans le radicalisme laïc, dans des expériences utopistes comme dans la vie citoyenne de quartier, dans des groupes ethniques fermés comme dans des conglomérats urbains cosmopolites.’, comme le dit Bookchin.

Il est peut-être encore temps pour que l’humanité se sauve d’elle-même et des monstres qu’elle a engendré. Peut-être...