Espace débat : convergence des luttes. A propos d’une rencontre à Amiens, organisée par Fakir.

, par Christine

Samedi 12 mars, le journal Fakir organisait une rencontre de "convergence des luttes" autour des syndicalistes de Goodyear trainés en justice pour fait de lutte syndicale, au Palais de Justice d’Amiens. Ces dernières années, beaucoup des coups portés contre les luttes syndicales l’ont été à partir de cet endroit, le tribunal d’Amiens. Goodyear donc, "Conti" pour Continental, Confédération Paysanne pour la Ferme des mille vaches et quelques autres.

Fakir avait lancé l’invitation aux luttes environnementales, suite à l’appel du 27 Février à Lille pour une mobilisation en écho à l’appel de Notre Dames des Landes et à l’appel de Barjac, contre les gaz de schiste.
Belle journée ce 27 Février à Lille : les banderoles contre le gaz de couche côtoyaient celles de Novissen (contre la ferme des mille vaches), celles de la porcherie d’Heuringhinghem, celles de l’aéroport Notre Dame des Landes, les banderoles STOP TAFTA et bien d’autres, dans une ambiance festive et déterminée.
C’est décidé à la fin de la manif, nous lançons l’appel "le réveil des betteraves" et nous serons présents à Amiens.
Cette convergence se place aussi dans la lignée de la rencontre du 23 février à Paris, Bourse du Travail, réunissant bon nombre de militants tant syndicaux qu’associatifs, des salariés de l’Industrie à ceux de l’Agriculture ou de la Culture et des individus portés par un ras-le-bol assez profond de la société qui est imposée à tous(tes) par nos dites élites, décideurs et gouvernants réuni(e)s.
Le prochain rendez-vous important envisagé est celui de la manif du 31 mars, à Paris, qui devrait finir par... ne pas finir.

12 Mars à Amiens
un village sympathique s’installe sur le parvis de la maison de la culture. L’occasion aussi de revoir les copains de Novissen et des autres luttes.
Chouette ! mais cela doit nous interroger : beaucoup d’entre nous se connaissent...
Les décroissants partagent leur stand avec houille-ouille-ouille ; bel après midi joyeux, sous le soleil et ponctuée de spectacles, de rencontres, d’une visite surprise au siège du PS...

Nous avons été 5 à conclure le village.
J’ai été très sensible au discours de F. Lordon qui appelait à cesser nos lamentations sur ce que nous ne voulons pas et à exprimer clairement ce que nous voulons (même si c’est bien plus compliqué...)
J’ai été étonnée que le représentant de la lutte "good year" et la syndicaliste CGT n’aient absolument pas parlé de convergence, mais qu’ils soient restés bloqué(e)s sur leurs luttes...
L’évidence surgissait alors : la convergence ne va pas de soi et va être difficile à construire même si cela est porteur d’espoir et passionnant : construire une grande force capable de s’opposer réellement à ce système et être une force de proposition. Construire suppose un travail préalable à la fois des communs que nous pouvons faire apparaître mais surtout un débat sur ce qui peut opposer des membres de ce rassemblement à d’autres ; les valeurs qui apparaissent comme fondamentales aux décroissants : anticapitalisme, antiproductivisme, justice entre les hommes et entre les peuples... autrement dit, une rupture claire avec ce système ne se retrouve pas dans tous les discours entendus (entre le représentant de la lutte "good year" qui parle de relancer l’industrie automobile et les exigences climatiques portés par d’autres luttes). Sans travail commun, dans une volonté d’avancer ensemble, nous resterons des luttes qui s’assemblent pour un après midi, sans être capable de proposer un projet de société enthousiasmant, une organisation sociale radicalement différente.
Depuis le 12 mars, que s’est-il passé ? Chacun est rentré chez soi...
La convergence ne pourra se construire durablement qu’autour d’un espace de discussion pour construire la convergence et peut être la Gueule ouverte pourrait y contribuer ?

Ce texte est la première pièce du débat auquel les décroissants ont l’intention de prendre part et appelle d’autres contributions pour construire durablement la convergence des luttes

L’aéroport de Notre Dame des Landes est coûteux, inutile, imposé et destructeur d’une zone humide ; il est porté par une multinationale, VINCI et soutenu par le gouvernement.
La ferme des mille vaches représente un modèle d’agriculture polluante, sans respect de la condition animale et qui contribue à la disparition des paysans ; ce projet est porté par un industriel du BTP (Ramery) et soutenu par ses copains au gouvernement.
Le projet gaz de couche est potentiellement très polluant pour les nappes phréatiques et l’air atmosphérique ; il est porté par une entreprise privée (qui demande sa cotation en bourse), soutenus par les copains au pouvoir qui ont déjà oublié leurs grands discours de la COP21.
De la même façon, la loi El Khomeri aurait pu être écrite par le MEDEF, tant les droits des salariés sont remis en cause dans le plus grand intérêt des patrons.
Toutes ces luttes participent de la même logique : nous luttons tous contre le même désastre : ce capitalisme mondialisé à la fois extrêmement puissant et à bout de souffle qui cherche à engranger encore et encore, broyant au passage les droits fondamentaux comme les écosystèmes, marchandisant aussi bien tous les secteurs de nos vies (travail, santé, éducation…) que la nature (brevets sur le vivant, marchés des compensations…).
Pour que survive ce système ultralibéral, nos gouvernants nous imposent de courir après une croissance illusoire, servant surtout à justifier les sacrifices requis. Cette croissance n’est pas la solution mais justement le problème.
Nous sommes à la croisée des chemins, nous avons donc une responsabilité historique.
Pouvons-nous accepter de continuer ainsi à gaspiller nos ressources (métaux, pétrole, terres agricoles que nous bétonnons, eau que nous polluons…) et à aggraver la crise climatique jusqu’à l’effondrement final, pour consommer une génération de portable tous les six mois, pour sauter dans un avion à chaque occasion, pour manger des fraises à Noël… ?
Pouvons-nous continuer à accepter d’obéir à leurs injonctions de consommer toujours plus, à coup de crédits qui nous aliènent à un travail vide de sens, avec pour variable d’ajustement de leurs plans insensés et intéressés, l’emploi. Ce système laisse de plus en plus de gens sur le bord de la route, ici : combien de chômeurs ? De RMIstes ? De laissés pour compte ? Combien de victimes des délocalisations, résultat d’une mondialisation féroce ? Et ailleurs, combien de victimes des guerres pour les ressources (pétrole, uranium, métaux), de la corruption des régimes du sud global, de l’accaparement des terres pour produire nos agro-carburants ou des sojas OGM qui alimentent notre surconsommation de viande… ?
Dans la même logique, d’autres dangers s’immiscent maintenant insidieusement dans nos vies pour sécuriser leurs profits : l’arme technologique, robotisation (un robot, ça ne réclame pas d’augmentations, ça se fatigue pas !), contrôle (de la presse, des individus, des frontières…), innovations hasardeuses : nanotechnologies, géo-ingénierie, objets intelligents …

Nous devons dire STOP !

Ce système n’est pas amendable.
Les partis politiques de gouvernement ne sont là que pour l’accompagner ; organiser leur survie est pour eux l’enjeu essentiel, loin des préoccupations des citoyens, ils sont globalement les courroies de transmission des décideurs que sont les financiers..
Ce que nous voulons, c’est une autre perspective, une organisation sociale radicalement différente qui laisse une place à chacun, une vie décente pour tous.
Il est urgent de sortir nos territoires des griffes des multinationales, de la finance et de la folie techno-scientiste qui l’accompagne, d’en reprendre le contrôle. Cela nécessite de repenser une vraie démocratie dans laquelle les décisions sont prises par les gens concernés.

Relocaliser nos productions autant que faire se peut, les décider collectivement en fonction de nos besoins tant sur le plan industriel qu’agricole, est à la fois moins gourmand en énergie et créateur d’activités : installer des paysans et des artisans, faire revivre les commerces de proximité…
S’engager dans la transition énergétique est aussi créateur d’activité (isoler les bâtiments, s’orienter vers les énergies renouvelables…)
Diminuer substantiellement le temps de travail, et le rémunérer correctement pour que chacun puisse vivre dignement, puisse retrouver le temps de vivre, de s’occuper de ses enfants, de ses parents, de bricoler ou d’écrire des poèmes, d’organiser la vie collective…
Le droit d’avoir un travail qui fait sens et le droit de vivre dans un environnement préservé sont les deux facettes d’un même projet de société. Une société dans laquelle chacun trouve sa place, où la solidarité remplace la compétitivité, une société plus sobre et conviviale.

Comment pouvons-nous sortir de la torpeur et du fatalisme qui semblent avoir paralysé tant les classes populaires que les classes moyennes ?
Face à la puissance du capitalisme mondialisé, il est urgent de construire une réelle convergence entre toutes les luttes sociales, environnementales, les luttes anti-répression… C’est un impératif qui pour l’instant reste balbutiant parce que les intérêts semblent parfois divergents, à première vue et que nous, associations, collectifs, syndicats… manquons encore de pratiques et de lectures communes pour avancer ensemble.
Militants de tout bord, attachons-nous aussi à la bienveillance : nous sommes souvent plus prompts à tirer sur les copains, un peu trop radicaux ou pas assez radicaux ou qui n’ont pas les mêmes pratiques de luttes que nous, qu’à allier nos forces pour tirer sur nos véritables ennemis.
Les pas de côtés que représentent des formes d’organisation alternatives comme les coopératives, les AMAPS, l’expérimentation d’autogestion des zadistes ou les habitats partagés et autres initiatives (collectifs de lutte…) ne sont pas négligeables en ce sens qu’ils enclenchent des dynamiques complémentaires et laissent entrevoir d’autres possibles.
Reste encore à construire des espaces, où nous pourrons discuter nos divergences et trouver les communs pour faire émerger une véritable opposition, capable de faire vaciller le pouvoir.
Quant aux partis politiques qui accompagnent ce système… il ne sera pas difficile d’en faire le deuil !
Il n’y a plus rien d’autre à faire.
Même le front de gauche et les écologistes ne se sont pas montrés, ces dernières années à la hauteur des enjeux politiques et des défis à relever. Et le front national guette, joue sur les peurs, sur la pauvreté ; ce n’est pas anodin. Là où l’on doit imposer des frontières pour la circulation des biens, des marchandises et des capitaux, ils ne parlent que des réfugiés victimes de nos guerres économiques, mettant du même coup en jeu notre solidarité avec les autres peuples. C’est notre humanité qui est en question.
Mais leur discours de haine et de pseudo pragmatisme, en ces temps de crises écologique, sociale, démocratique, culturelle… et hélas véhiculé par les médias aux ordres est un miroir aux alouettes pour ceux qui se sentent exclus.
Il ne s’agit pas de blâmer quiconque bien sûr, mais de proposer d’autres choix politiques que le FN par désespoir ou l’ UMPS par facilité.