Fessenheim, ou la faillite d’un monde

, par pasquinet

Fessenheim, ou la faillite d’un monde

 

Le 20 janvier 2017, on pouvait lire une pleine page de publicité rédigée par les membres élus du comité d’établissement du CNPE de Fessenheim et adressée aux administrateurs d’EDF. Ils leur demandaient de refuser la fermeture de la centrale de Fessenheim, « d’autant qu’il n’y a aucune urgence à prendre cette décision. »[1]

Qui sont ces élus ?

Il s’agit des organisations syndicales les plus représentées en France : CGT (34,76 %), CFE-CGC (25,11 %), CFDT (21,38 %), et FO 13,86 %. Les autres instances n’ayant pas atteint 10 % « ne sont pas représentatives  »[2] : SUD, UNSA notamment.

Quel sont leurs arguments ?

Au-delà des récrimintations au sujet de l’indemnité proposée par l’Etat, EDF ayant décidé de recheter AREVA, et de construire Hinkley Point C « au vu du marché de l’électricité, le contexte économique de notre entreprise ne nous permet pas de nous passer de moyens de production rentables. » est-il notamment écrit.

Si on déchiffre bien, vue la situation du marché de l’électricité et eu égard aux investissements en cours, fermer un réacteur fragiliserait l’entreprise. C’est une façon de reconnaitre et de nier que la situation du nucléaire français est d’ores et déjà désastreuse :

Exclue de l’indice CAC 40 en décembre 2015, l’action EDF a encore perdu 31 % de sa valeur en un an. Mais le pire est à venir, car la valeur des centrales aurait été surévaluée, le prix de l’électricité ayant diminué en Europe, il sera un jour nécessaire à EDF de passer de lourdes provisions pour réviser cette valeur à la baisse…

Rappelons en effet quelques chiffres clefs. En 2015, les résultats d’EDF furent de 75 milliards d’euros de chiffre d’affaires, pour 37,5 milliards d’euros de dette, et 140 milliards d’euros de perdus en valeur de marché (-85 % par rappport à 2007).

« Annoncé au départ à 2,8 milliards, le coût de l’EPR est désormais estimé au triple, 8,5 milliards, en attendant la facture finale qui sera assurément bien au-delà des 10 milliards, sans compter l’affaire de la cuve. »[3]

EDF est obligée de se restructurer et se recapitaliser à tout prix, car elle a des besoins de plus en plus grands d’investissements qui ne sont pas provisionnés, par exemple le « grand carénage » à plus de 100 milliards d’euros[4], qui se rajoute aux 18 milliards du projet de réacteurs d’Hinkley Point.

Le 1er mars 2016, son directeur financier Denis Piquemal a démissionné :« Fin 2015, EDF avait déjà investi 58 % de son patrimoine dans la technologie EPR. Avec Hinkley Point, cette part allait monter à 70 % ». Et il lâche alors cette phrase terrible : « Mais qui investirait 70 % de son patrimoine sur une technologie dont nous ne savons toujours pas si elle fonctionne ?  »[5].

Mais il est vrai que M. Piquemal ne devait pas être syndiqué pour oser s’attaquer à la stratégie de son entreprise, quand les syndicats quasi-patronaux n’en disaient rien dans leur Lettre ouverte.

 

Cette situation de quasi-faillite se rajoute à celle d’Areva[6].

Areva est en effet techniquement en faillite. Possédée par l’État à concurrence de 83,2 %, ses résultats 2015 sont désastreux : 4,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 2 milliards de pertes, 6,3 milliards de dette, 10 milliards de perdus en valeur de marché (-95 % par rapport à 2011). Des charges à venir, insuffisamment couvertes pour le démantèlement et la gestion des déchets (CIGEO).

Aujourd’hui, Areva ne travaille plus que pour EDF, et il n’existe aucune perspective réaliste de nouveaux contrats étrangers.

De 1976 à 2000, Areva (auparavant Cogema) a retraité 10 500 t de déchets nucléaires pour des pays étrangers. Or, depuis l’an 2000 ces commandes n’ont cessé de diminuer : aujourd’hui il ne reste plus que 100 t sous contrat, et aucune perspective réaliste de contrats à l’étranger, si bien qu’Areva est devenu dépendante à 100 % d’EDF. Et donc pour nos élus syndicaux, cette faillite n’existe pas, elle se résume à un « contexte économique de notre entreprise », et la fermeture de Fessenheim ne ferait qu’aggraver les choses. Alors que la faillite est là, présente, en même temps que (et aussi à cause de ?) Fessenheim, pour eux c’est la fermeture de Fessenheim qui va accélérer cette faillite : on marche sur la tête !

 
Dans cette lettre ouverte, ils avancent un autre argument, c’est le « mépris de l’ensemble des agents d’EDF et des prestataires de la filière nucléaire française, ainsi que de l’ASN  ». On aurait aimé voir les syndicats se plaindre du fait que depuis le début de l’aventure éléctro-nucléaire, plus de 55 Milliards d’Euros ont été consacrés à la recherche pour le nucléaire jusqu’en 2010, et quasiment rien pour les énergies renouvelables par exemple ou bien pour réduire les émissions de CO2 des centrales thermiques fossiles, ce qui aurait permis de recycler du personnel en cas d’arrêt du nucléaire : pourquoi un tel mépris ? On aurait aimé aussi les voir se plaindre du recours aux entreprises sous-traitantes pour faire 80 % des travaux en zones dangereuses, en lieu et place des agents d’EDF, mais non, rien…

On est quand même étonné de les voir défendre l’ASN qui vient justement de faire mettre à l’arrêt un tiers du parc après la découverte de teneurs en carbone supérieures à la norme. Or, il existe un principe de sûreté important, c’est celui qui exclut la rupture de la cuve ; en l’occurence, la concentration en carbone remet en cause la tenue mécanique de celle-ci. Et ce scandale ne concerne pas que les cuves, mais aussi les Générateurs de Vapeur et aussi les caissons de transport des déchets par le train…

Suite à la découverte de carbone fragilisant l’acier de la cuve, l’ASN n’a eu d’autre alternative que de demander à EDF de lancer des vérifications dans ses réacteurs et à Areva de reprendre les dossiers des pièces usinées dans les forges du Creusot et autres usines, pour voir si des fautes industrielles n’avaient pas été commises sur d’autres pièces que les cuves. Ces vérifications n’en sont encore qu’au début mais l’on sait déjà que ce sont en réalité des milliers de pièces nucléaires qui ont été bâclées et ce depuis 1965. Pour l’instant cela a débouché sur la découverte d’au moins 87 irrégularités, « dont plus d’une vingtaine posent des problèmes sérieux ».[7]

« Au bas de la ville du Creusot, dans l’un des berceaux historiques de la métallurgie française, AREVA installe plusieurs centaines de mètres carrés de bureaux pour relire cette fois page à page 6 000 dossiers de pièces nucléaires forgées ici depuis 60 ans – 2,4 millions de pages vont être numérisées pour l’occasion. Car AREVA s’est rendu compte que 400 dossiers suspicieux marqués de deux barres rouges – les fameux « dossiers barrés » – n’étaient pas les seuls à contenir des irrégularités. Cinquante personnes sont à pied d’œuvre et autant doivent être recrutées, pour un travail qui prendra au bas mot dix-huit mois. [8] »

Des pièces qui n’auraient pas dû être homologuées l’ont été suite à des falsifications dans les fameux dossiers « barrés », et notamment concernant les Générateurs de Vapeur. Les fonds primaires des G.V. contiennent aussi du carbone. D’après Global Chance, 18 réacteurs sont concernés en France, 26 G.V. de JCFC[9] dans 12 réacteurs, 20 G.V. de Creusot dans 8 réacteurs : Blayais 1, Bugey 4, Chinon B1 et B2, Civaux 1 et 2, Dampierre 2,3,4, Fessenheim 1, Gravelines 2 et 4, Saint-Laurent B1 et B2, Tricastin 1,2,3,4[10].

On savait que le nucléaire était – officiellement – cher, depuis le rapport de la Cour des comptes de 2012, on le savait dangereux, depuis la reconnaissance officielle que l’accident était possible en France par l’IRSN en 2011, mais on ne savait pas qu’il avait aussi fait l’objet de fraudes, comme l’annonce officiellement l’ASN les 12 et 13 septembre 2016 :

Trois cas de fraude sont avérés. « Cela remet très profondément en cause un système de sûreté entièrement basé sur la confiance que doivent faire l’IRSN[11] et l’ASN dans la qualité et la sincérité des informations transmises par les industriels. »[12]

Le cas de falsification le plus grave connu pour l’instant au Creusot concerne une pièce de générateur de vapeur de rechange mis en service à Fessenheim dans le cadre de sa troisième visite décennale. On ne sait si cela est comique ou tragique quand on se rappelle les conditions dans lesquelles la poursuite d’exploitation au-delà de 30 ans de Fessenheim a été obtenue, notamment autour de l’enjeu du « ralentisseur de corium ».

L’ASN a suspendu l’homologation du générateur de vapeur concerné (au titre de la réglementation des appareils à vapeur), provoquant l’arrêt jusqu’à nouvel ordre de Fessenheim 2. L’ASN affirme dans sa décision qu’Areva a sciemment choisi de ne pas respecter le processus de fabrication prévu et l’a volontairement dissimulé à l’ASN. Dans ces conditions, impossible d’imaginer que ce réacteur redémarre.

En mars 2016, déjà, un G.V. usé était tombé lors de son remplacement dans le réacteur de Paluel 2. Cet événement était réputé ne pas pouvoir se produire et il risque de conduire, du fait des dommages aux structures en béton, à l’arrêt définitif du réacteur. Il révèle la perte de maîtrise de l’industrie et des sous-traitants français du nucléaire.

« Par ailleurs, le réacteur n° 5 de la centrale du Bugey (Ain) subit lui aussi un arrêt de longue durée du fait de l’incapacité d’EDF à remédier à un grave défaut d’étanchéité de lenceinte de confinement. En résumé, le parc nucléaire français est en bout de course, délabré et parsemé de pièces déficientes.  »[13]

Est-ce que nos syndicats vont aussi endosser ces cas de fraude comme comportement industriel normal ? De syndicats patronaux vont-ils aussi devenir des syndicats mafieux ?

Et, bien entendu, on trouve aussi l’argument « qui tue » : les gaz à effet de serre… sans préciser que la consommation d’électricité ce n’est que 25 % de la consommation d’énergie en France, et que jamais ces syndicats demanderaient l’arrêt ou la réduction drastique de ces 75 % : construction automobiles, d’avions, agriculture productiviste, déforestation, rien, rien, rien…

Fessenheim, c’est vraiment la faillite d’un monde, le nucléaire, ses syndicats patronaux… Malheureusement il ne s’agit que d’une chute sans fin, car il n’y a plus d’opposition en face…

 

[1] Le Monde 22-23/01/2017 Lettre ouverte aux administrateurs d’EDF, par les membres élus du CE du CNPE de Fessenheim.

[2] Site du CCE EDF de Fessenheim, d’où nous tenons ces chiffres

[3]« Le parc nucléaire français est en bout de course », Le Monde 24/11/2016, Stéphane Lhomme, directeur de l’Observatoire du nucléaire.

[4] 57 milliards d’euros d’après d’autres sources.

[5]20 minutes, EDF : « J’ai démissionné par désespoir », explique l’ex-directeur financier, 4/05/2016, J. Demarthon.

[6]AREVA : Ses activités sont principalement liées à l’énergie nucléaire : extraction d’uranium, concentration, raffinage, conversion et enrichissement de l’uranium, fabrication d’assemblages de combustible nucléaire, construction et exploitation de réacteurs nucléaires, transport des combustibles nucléaires, traitement des combustibles nucléaires usés, démantèlement nucléaire et gestion des déchets radioactifs. L’entreprise s’est aussi récemment ouverte aux énergies renouvelables : l’éolien, les bioénergies, le solaire ainsi que l’hydrogène et le stockage de l’énergie.

[7] Global Chance, conférence de presse du 5 octobre 2016, Bernard Laponche.

[8] Les Échos 22/11/2016 « AREVA au Creusot les failles du Forgerons », Véronique Le Billon.

[9] Les fonds primaires de générateurs de vapeur dont l’acier présente un excès de carbone (au-delà d’une concentration de 0,22 %) du fait de leur mode de forgeage sont issus de deux fabricants : Creusot Forge (CF) ; Japan Casting and Forging Corporation (JCFC). À ce jour, l’IRSN a connaissance de 46 générateurs de vapeur (répartis sur 18 réacteurs) dont les fonds sont affectés par cette anomalie. Pour ce qui concerne les fonds fabriqués par JCFC, il convient de distinguer ceux issus de lingots de 90 t de ceux issus de lingots de 120 t. Parmi les réacteurs concernés, 9 sont à l’arrêt et 9 sont en puissance (en date du 30 septembre 2016). Voir note d’information de l’IRSN du 18 octobre 2016 : http://www.irsn.fr/FR/Actualites_presse/Actualites/Documents/IRSN_NI_Centrales-EDF-Anomalies-Generateurs-Vapeur_20161018.pdf

[10] Global Chance, conférence de presse du 5 octobre 2016, Bernard Laponche.

[11] IRSN : Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. L’IRSN a des missions d’expertise et de recherche dans les domaines de la sûreté nucléaire, de la protection de l’homme et de l’environnement contre les rayons ionisants, etc.

[12] GLobal Chance, idem.

[13] Stéphane Lhomme.