La ZAD de Notre Dame des Landes : une zone de non-droit revendiquée, beaucoup de dissensus, et une société en devenir.

, par pasquinet

La ZAD de Notre Dame des Landes : une zone de non-droit revendiquée, beaucoup de dissensus, et une société en devenir.

La Zone à Défendre de Notre-Dame des Landes est sans doute la réalisation d’une forme de lutte contre l’Etat technicien la plus nouvelle de ces dernières années.
Sur une distance de 10 km de long et de quatre ou cinq de large, on trouve 60 habitations, plusieurs centaines d’habitants permanents, venus s’installer ici en pure illégalité.
Si l’on analyse cette expérience collective constituée contre l’aéroport de Notre Dame des Landes, on constate qu’il s’agit d’une alternative refusant tout cadre légal, et même, elle s’est développée totalement dans l’illégalité, sans aucun accord, ni convention avec aucune entité officielle. Car la ZAD, s’oppose à « Babylone », l’autre monde, celui de l’hétéronomie et de l’Etat technicien.

Malgré une tentative d’évacuation en 2012, par la gendarmerie et les CRS, l’occupation s’est développée avec ses occupants permanents, dont un boulanger, un forgeron, son Université Populaire du Haut Fay, sa « salle des fêtes » (La Wouardine), son « non-marché » organisé tous les vendredis pour distribuer les surplus agricoles, sa solidarité contre la répression, sa façon de gérer un legs de la société industrielle comme les « arrachés » ….

Les collectifs sont nombreux, les types d’occupants très hétérogènes , mais néanmoins s’est mis en place une autogestion du site. Tous vivent dans ce « lieu de non-droit », sans permis de construire, sans papiers pour certains, sans respecter les normes en vigueur. Une nouvelle façon de faire de la politique se met en place contre un Grand Projet Imposé et Inutile, mais aussi contre un Etat technicien, pour l’instant débordé. Notons que les occupants ne se définissent pas comme « décroissants », et pourtant ce qu’ ils font correspond à la définition des luttes alternatives soutenues par les décroissants. Ils reprennent en quelque sorte –sans doute à leur corps défendant – la tradition du socialisme utopique.

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C’est un lieu très hétérogène au niveau des visions, analyses. Certains définissent la politique comme « une activité faite avec un impact conscient sur son milieu », une façon de critiquer l’apolitisme comme passivité et absence de conscience. Mais d’autres, à l’Université du Haut Fay affirment qu’il n’y a pas de politique commune à la ZAD.
Néanmoins, au cœur de cette politique on trouve un point commun, c’est l’habiter. Des gens vivent ici, sur ces terres où l’on avait expulsé de nombreux paysans depuis longtemps parfois.
Le ciment, c’est bien sûr l’opposition à la construction de l’aéroport de Notre Dame des Landes, mais aussi, contre la répression. Leur communication ils la font par le bouche à oreille, beaucoup, et un peu via Internet. Ils refusent les médias, qui ne s’intéressent qu’au spectaculaire, c’est à dire lorsque la maréchaussée tabasse, et que le bruit des armes se fait entendre, mais pas à l’essentiel qui est la recherche de l’autonomie.

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On s’oppose parfois de façon « musclée » aux gendarmes, aux CRS, des chicanes jalonnent la voie principale de la ZAD, tout cela avec succès, car les forces de l’ordre n’ont pas réussi à mettre en œuvre cette aberration « économiste » appelée « compensation écologique » qui consiste à déplacer des biotopes, ou de recréer six forêts dans divers endroits du territoire quand on en a détruit une comme à Roybons. A Notre Dame des Landes, une entreprise accompagnée de policiers n’a pas réussi à déménager des tritons protégés, ni les étudiants de la Faculté d’Angers sollicités par AGO le propriétaire des lieux.

Il existe une caisse commune pour payer les avocats, des achats divers, elle est constituée par des dons.

Ici, d’après un interviewé , on n’aurait pas peur des conflits, ni avec l’extérieur, ni en internes, et ils sont inévitables, car la population est très hétérogène. On préfère le conflit à des règles trop strictes et décalées. Le conflit permet de s’approprier la décision. Très souvent on ne trouve pas le consensus, dans ce cas on ne fait pas « ensemble ». Les zadistes ne sont pas une société (ensemble d’individus allant dans le même sens), ils n’ont pas de lois communes, ni même pour certains, de valeurs communes. On n’a de commun que l’opposition à la police et à l’aéroport. D’ailleurs, une fois cette opposition terminée, en admettant qu’elle se termine bien, on va certainement leur demander un projet, mais aujourd’hui, ils n’en ont pas.
Pourtant malgré ces conflits on n’a pas de haine, on fait même des fêtes ensembles.
Pour d’autres, toujours à l’Université Populaire du Haut Fay « on aurait plein d’exemples à te donner, d’expériences de partage de la parole, de réunions et de médiations, de volontés de régler les choses avant le conflit ».

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Par contre, en admettant que le projet de l’aéroport soit abandonné que se passera-t’il ?

En ce qui concerne l’avenir. Certains zadistes refusent un cadre légal, comme une convention d’occupation. Ils préfèrent le rapport de forces. Un processus légal « arrêterait le processus révolutionnaire ».
Il existe des rencontres sur l’autogestion et des statuts juridiques à la Wardine, un lieu de la ZAD, « l’idée est tout au plus d’avoir un paravent avec des engagements que les zadistes ne respecteraient pas » .

L’enjeu c’est de pouvoir habiter dans la ZAD, sans Permis de construire, sans papiers, sans respecter les normes.

« Quand les gens sont nombreux, et qu’ils ont un Etat, celui-ci est obligé de mettre en œuvre des normes, surtout lorsque les produits sont le résultat de nombreux échanges de matières, avec beaucoup d’intermédiaires. En local, les circuits sont courts et donc il n’y a pas besoin de normes ».

Il est intéressant de comparer ce qui se passe à la ZAD de NDDL à d’autres « squatt » similaires. Par exemple « Les Tanneries » à Dijon. C’est un lieu de vie, avec une boulangerie, une salle de concert, un kiosque, etc. Il existe une occupation agricole des terres, des sans-papiers y habitent et ils sont défendus par « Les Tanneries ».

La Mairie voulait construire un « écoquartier », et pour cela était désireuse d’évacuer le squatt.
Il y eut donc une demande de négociations, à laquelle « Les Tanneries » ont fait des propositions très exigeantes en cas de relogement : même type de bâtiment, proche du centre-ville, avec des logements pour les squatteurs, des espaces politiques, une salle de concert, un cadre vert sans habitation autour, et aucun droit de regard de la Mairie. Eh bien ! La Mairie a accepté, à cause notamment du rapport de forces.

La ZAD ne doit pas accepter de rentrer dans ce jeu là, car elle risque de se renfermer et de revenir à la norme, à l’hétéronomie (contraire de l’autonomie). Il faut garder un rapport de forces.

Néanmoins, toujours à l’Université Populaire du Haut Fay on ajoute : « nous vivons un processus très long pour construire une société, et cette société est en devenir, c’est pourquoi nous n’ aimons pas l’idée de faire un constat figé de la situation ».

Jean-luc Pasquinet. Eté 2015