Le monde comme projet Manhattan

, par pasquinet

Le monde comme projet Manhattan éd. « le passager clandestin » 2017
Jean-Marc Royer

Ce livre est ambitieux : il propose ni plus ni moins qu’une autre histoire des débuts du nucléaire. Il faut dire qu’il s’appuie à la fois sur des informations pertinentes, en particulier concernant le « projet Manhattan », et sur une approche multidisciplinaire (histoire, psychanalyse, critique de la valeur, etc.).
La nouveauté, c’est de montrer que le nucléaire a été le « fils ainé » de la science du XXe siècle, mais aussi d’expliquer pourquoi le nucléaire est un écocide, ce qui constitue une rupture dans l’histoire du capitalisme thermo-industriel et même dans l’histoire du monde.
Avec la deuxième guerre mondiale, un nouveau monde émerge, c’est « le monde d’après Auschwitz-Hiroshima », c’est-à-dire celui d’une guerre généralisée au vivant. D’un côté, l’application de l’eugénisme à des groupes de populations jugées « superflues », de l’autre l’expérimentation grandeur nature d’une nouvelle arme, la bombe atomique. Car les États-unis ont sciemment utilisé la bombe atomique. Les Japonais avaient en effet commencé à négocier une capitulation début 1945 : « entre le 2 avril et le 18 juillet, nous avons recensé au moins huit tentatives japonaises d’entamer des pourparlers par divers moyens » (p.79). Mais les États-unis ont préféré retarder la fin de la guerre afin de pouvoir expérimenter cette arme in vivo, empêcher les Soviétiques d’avancer leurs pions dans le Pacifique et s’adjuger le rôle de gendarme du monde. Par exemple, il est étrange que Truman ait ordonné le 25 juillet de bombarder le Japon, juste la veille de l’envoi de l’ultimatum au gouvernement Japonais. S’il avait vraiment voulu la paix, il aurait attendu le résultat des négociations. De plus, eu égard à l’augmentation de la radioactivité au Japon et dans l’ouest des États-unis (une augmentation due à la révolution terrestre du nuage radioactif issu de la première explosion du 16 juillet) on peut dire que « les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki étaient des actes de guerre sciemment tournés contre la biosphère et ses habitants », ce qui est un des éléments constituants de ce crime contre l’Humanité tout à fait spécifique (p.107 et suivantes).
Cette décision fut le résultat d’un lent cheminement commencé 50 années plus tôt. Il s’est en effet produit quelque chose de notable à la fin du XIXe siècle : en même temps que le capitalisme s’imposait en Occident et devenait ainsi un fait social total (une civilisation), est arrivé l’eugénisme, une transgression du tabou du meurtre qu’a légitimé le mode de connaissance scientifique moderne (cf. André Pichot et l’annexe de fin d’ouvrage). Au même moment, se cristallisaient le capitalisme thermo-industriel et les Etats-nations modernes.
Or, l’objet de la connaissance scientifique c’est de rendre compte du réel par des relations commensurables abstraites (E=mc2, h= ½gt2 …), tandis que le capitalisme transforme la nature en objets (ou en « ressources ») et donc en abstractions, afin que le capital circule le plus rapidement possible.
Ce livre met donc en garde le mouvement antinucléaire : continuer de s’en remettre uniquement au mode de connaissance scientifique pour combattre le nucléaire, c’est se priver d’une critique radicale du nucléaire. Car le lobby pro nucléaire comme beaucoup de multinationales – pensons à l’amiante, aux pesticides, à la tabagie passive, etc. – ont de colossaux moyens et de nombreuses complicités au sein des Etats qu’ils utilisent pour semer un doute (qui fait partie de la méthode scientifique), retarder la prise de toutes les mesures protectrices et diffuser leur propagande négationniste.
La concomitance d’Auschwitz et Hiroshima amène l’auteur à soutenir qu’avec le développement du capitalisme au XXe siècle, l’être humain a été dessaisi de sa propre mort. Cette « prolétarisation de la mort » signifie « qu’il rôde dans les inconscients des générations actuelles le fantôme persistant d’un danger de mort général et déshumanisé » (p. 187) qui, de surcroît, porte atteinte à ce qui constitue le cœur de notre propre Humanité. De plus, les victimes du nucléaire sont « invisibles » ou « volatilisées » à la différence des victimes des purges staliniennes par exemple, ou bien des soldats morts sur le champ de bataille comme durant la première guerre mondiale.
Ce livre est aussi une occasion d’aborder tous les aspects industriels du nucléaire et de rappeler qu’il a fait autant de victimes chez ceux qui l’ont primitivement détenu que dans le reste du monde (cf. le rapport de Chris Busby). Tous ces éléments et bien d’autres encore, induisent qu’on peut parler d’une « guerre généralisée au vivant » après 1945. Contre cette guerre, les oppositions sont faibles en apparence, mais attention il faut compter sur la puissance de l’imaginaire, comme en Mai-68 : tout peut basculer en quelques heures ! C’est le « talon d’Achille de la civilisation capitaliste ».