Moins d’une heure de travail par jour...

, par Sersiron

Moins d’une heure de travail par jour pour s’alimenter ! Le grand mensonge

Pour se nourrir, un français utilise seulement 20 % de son budget, soit approximativement 1/5ème de ses heures passées au travail. Du jamais vu ! Sur les 480 h mensuelles de sa période de veille, 24h lui suffisent pour payer son alimentation. Moins d’une heure par jour, sur les 16-17h de son temps hors sommeil ! Cependant, grosse ombre sur ce magnifique tableau, les inégalités augmentent partout, entre le Sud et le Nord, de même qu’à l’intérieur des pays, au Sud comme au Nord. Une proportion grandissante de personnes s’appauvrit et, à l’inverse, consacre une grande partie, jusqu’à 100 % de son temps de travail à l’alimentation. Urbanisées ou "bidonvillisées", ces personnes ont perdu toute autonomie et sont contraintes, quand elles peuvent payer, de se nourrir avec des aliments industriels à bas prix. Lesquels sont incapables de les maintenir en bonne santé, voire les rendent malades. Tous les éléments ajoutés par l’industrie, tels les sucres et fructoses artificiels, gras "trans", sels, nitrites, pesticides, roundup contenus dans les plantes OGM - avec le soja servant à nourrir prioritairement les animaux dont sont issus la majorité des viandes et produits laitiers - perturbateurs endocriniens, colorants, nanotechnologies, conservateurs, plus la baisse voire la disparition des micronutriments, ne résultent pas d’une recherche destinée à améliorer l’alimentation et la santé publique. Cela sert uniquement a augmenté les profits de l’immense chaîne de l’agro-business.

Depuis 300 000 ans, jamais Homo sapiens n’a consacré aussi peu de temps à sa nourriture. Il y a 30 à 40 000 ans, au paléolithique moyen, un chasseur-cueilleur consacrait plusieurs heures à assurer sa subsistance. En Tanzanie et dans le désert du Kalahari, les derniers peuples à n’avoir rien changé à leur mode de vie depuis des dizaines de milliers d’années, en sont la preuve vivante : « Les Hadzas et les  !Kungs, ne passent que trois à quatre heures par jour à s’occuper de ce que nous qualifierions d’activités économiques. Ces activités incluent la chasse d’un certain nombre d’animaux et la cueillette d’une grande variété de plantes. (Ces activités)… font partie de rituels, de la socialisation et de l’expression artistique. Plusieurs heures chaque jour aussi pour nos ancêtres plus proches, ceux du mésolithique qui se sont progressivement sédentarisés et transformés en agriculteurs, grâce à un climat devenu favorable aux végétaux et à la vie. Climat qui existe depuis près de 12 000 ans, celui qui a permis l’expansion de l’humanité, et que nous sommes en train de détruire pour le millénaire à venir.

1h par jour pour se nourrir, des success-story comme celle là, tout le monde en rêve. Alors, clamer comme certains "vive le progrès, vive l’industrie et la technique issue de notre génie créateur !", c’est oublier les coûts cachés sociaux et écologiques, ceux que nous payons autrement, mais qui sont pourtant fort élevés en temps de travail, en gaspillage des ressources naturelles et en destruction de notre écosystème. Les externalités négatives de notre modèle agroalimentaire sont volontairement cachées à la majorité d’entre nous. Un exemple, le chiffre d’affaires de l’agriculture en France est de, plus ou moins, 60 milliards d’euros, le prix de la dépollution de l’eau, nitrates et pesticides, est d’environ 60 milliards. Non, ce n’est pas une coquille, allez comprendre ! Ignorance qui pérennise et décuple leurs impacts sur la vie de tous les êtres vivants, sur l’environnement et le climat puisque en en étant ignorant nous ne pouvons pas choisir de nous y opposer. Et cet impact sera bien pire pour nos descendants les plus proches. Ce montage est un conte de fées pour les « grands enfants » que nous sommes devenus à force de "fake news" sur les réalités de la « civilisation ». Une crétinisation organisée par la propagande publicitaire et les médias, un scénario écrit par les véritables décideurs de l’économie-monde, les grands actionnaires des multinationales et les États complices. Eux qui, pour assouvir un besoin sans limite de puissance et de cupidité, vont contre l’intérêt général et la nature. Cet effacement volontaire du réel est là pour nous faire oublier que se nourrir a depuis toujours été une question qui a occupé une grande partie de notre temps et de notre intelligence.

Cet allègement du fardeau alimentaire est le résultat d’une organisation sophistiquée, indispensable à la société de consommation - « civilisation du gaspillage » - et de loisirs, pourvoyeuse de profits pour les détenteurs de capitaux. Cette utopie « réalisée » ne pourra continuer longtemps à cacher ses failles béantes. Les milliards d’humains qui mangent insuffisamment pour avoir une vie active et digne, selon la FAO, veulent eux aussi participer à cette incroyable facilité dont nous jouissons chaque jour. Les migrants qui frappent à la porte des riches empires Europe et États-Unis, au prix de souffrances inimaginables, nous montrent la part d’ombre de ce « succès ». Le résultat de cette fameuse compétitivité réclamée en permanence par nos dirigeants est là. Si nous ne travaillons plus qu’une heure par jour pour nous nourrir c’est parce que d’autres à l’inverse, malgré tous leurs efforts, en y consacrant la majeure partie de leur journée, n’y arrivent plus ou si difficilement que leur vie en est devenue impossible. Ceux auxquels il ne reste que le choix de partir ou mourir, s’exilent là où ils pensent trouver un monde vivable. Les décideurs européens les nomment des migrants économiques.

Ainsi faire le tri entre ceux fuyant les guerres, les bons, et les autres qui ne peuvent simplement plus vivre chez eux, ceux que l’on peut renvoyer, est abject. Les pays industrialisés sont responsables de la colonisation d’hier, de la dette illégitime levier de la corruption et des pillages néocoloniaux actuels, des accords de libre-échange déloyaux imposés par le fort au faible, du réchauffement climatique et de la dévastation environnementale. Là se trouvent les véritables raisons pour lesquelles de nombreux humains fuient leur pays avec les risques de subir viol, faim, prison, esclavage, noyade et en définitive rejet.

Bien évidemment, reconnaître ces responsabilités dans les migrations aboutiraient à la remise en cause du modèle de développement et de croissance fondé sur une compétition féroce et un pillage extractiviste, exterminateurs des grands équilibres naturels.

Produire toujours plus de nourriture pour ceux qui peuvent la payer, exporter en "dumping" nos produits alimentaires subventionnés, revient à dévaster les agricultures locales, casser l’autonomie des peuples, ce qui aboutit in fine à créer toujours plus de migrants. Construire des murs pour les arrêter est aussi vain et hypocrite que de construire des digues contre la montée des océans, conséquence de nos folies consuméristes. Vive le capitalocène !

Externalités de l’agroalimentaire industriel

Un système de vases communicants permet aux populations du Nord de se nourrir avec seulement une heure de travail quotidienne quand c’est l’opposé pour des humains incomparablement plus nombreux ?

Les bananes sont vendues en Europe à des prix bien inférieurs à tous les autres fruits produits localement ? Moins cher que les pommes ! Les travailleurs agricoles du sud sont payés avec des salaires indignes car les grandes compagnies (Chiquita, Del Monte, Dole, Fyffes) se comportent comme de véritables colons. En plus, elles utilisent le système des prix de transfert, grâce aux paradis fiscaux, et en particulier Jersey, pour minimiser le prix des bananes à l’export et ne payer qu’un minimum de taxes et de salaires là où elles sont cultivées. Ainsi les fruits passent virtuellement par ces lieux de vols organisés au détriment des peuples. Quant aux supermarchés ils étranglent les producteurs : « En France, le distributeur touche 56,4% de la valeur d’une banane en provenance du Cameroun alors que les travailleurs-ses en touchent seulement 4,4%. »

Le paraquat - un insecticide rémanent, interdit aux Antilles Françaises - et bien d’autres produits dangereux, sont utilisés dans les bananeraies de la majorité des pays exportateurs au détriment des salariés et de ceux qui mangent ces fruits. Les bateaux qui les transportent ne paient aucune taxe sur les carburants alors qu’ils utilisent du fuel lourd hyper polluant et gros émetteur de CO2. Pour satisfaire la demande européenne, des compagnies richissimes accaparent de nouvelles terres au détriment de l’agriculture vivrière, de l’eau et des forêts. Les agriculteurs autrefois indépendants sont alors contraints de devenir des salariés misérables - de nouveaux serfs assujettis par les "big companies" - ou d’aller vivre dans les bidonvilles des grandes cités. Les nombreux haïtiens sans papier, travaillant dans les bananeraies de la République Dominicaine voisine, sont à peine mieux traités que des esclaves. Ils vivent dans des habitats faits de vieux cartons. Le succès de ces fruits tropicaux délicieux que sont les avocats est une autre source de la déforestation tropicale, au Mexique en particulier, avec les mêmes conséquences sur la vie des habitants de ces régions que celles des bananeraies.

Et que dire de l’huile de palme issue de la destruction provoquée par les incendies monstres des forêts naturelles en Malaisie et Indonésie ? Ces gigantesques massacres de la nature ne donnent lieu à aucune rétorsion internationale, ni amendes malgré leur dramatique impact pour l’humanité. L’Indonésie a été, au cours des années 2 000, le 3ème émetteur de GES à cause de ces feux volontaires. De plus, la réaffectation de ces terres étant une source de profit gratuite, l’huile de palme est aujourd’hui la moins chère du marché. Quant à la disparition de la régulation des pluies et du climat fournie par les grands massifs forestiers, cela n’intéresse pas les détenteurs du pouvoir ni les multinationales extractivistes responsables de ces destructions. Tant qu’aucun pouvoir ni aucune institution ne les poursuivra en justice, pourquoi ne continueraient-elles pas à utiliser, pour le profit de leurs actionnaires, les forêts primaires ! Que la forêt d’Amazonie disparaisse au profit des bœufs et du soja OGM exportés, ou de la canne à sucre, celle du Congo pour le gain de territoires par l’agriculture industrialisée de l’hévéa ou de l’huile de palme, cela est sans importance puisqu’il n’existe aucune loi pour sanctionner cette disparition des communs, essentiels pour tous les êtres vivants et en premier leurs habitants d’origine. Si les assassinats politiques ont quasiment disparu, ceux des défenseurs de l’environnement sont au plus haut, 200 d’entre eux ont été assassinés en 2016 selon Global Witness, pour que ce business de fin du monde continue à accumuler pouvoir et argent. Marcio Mato, leader du Mouvement des Sans-Terres dans l’État de Bahia, au Brésil, a été assassiné le mercredi 24 janvier 2018 devant sa maison.

Or, c’est bien cet accaparement "destructiviste" et généralisé des terres et des forêts du Sud, au détriment du climat, de la nature et de la biodiversité qui nous permet de nous nourrir à si peu de frais. Certains disent que 60 % des terres utilisées par l’Europe se trouvent sur d’autres continents. Ces accaparements existent aussi au Nord. Que ce soit dans les pays de l’Est (Roumanie et Ukraine aux terres fertiles) ou d’immenses fermes industrielles se créent au détriment des paysans locaux, ou même en France où les petites fermes disparaissent au profit d’entités financières qui font travailler des ouvriers mal payés et inondent les champs de pesticides et d’engrais chimiques. Quel jeune agriculteur peut aujourd’hui acheter une ferme de 150 ha de terres à céréales en France - surface indispensable pour obtenir un revenu digne - au prix de 1 à 2 millions d’euros ? Aucune banque ne lui prêtera, car il lui sera impossible de rembourser cette somme au cours de ses 40 ans d’activité. La terre est devenue un objet de spéculation. Une « noblesse financière » comparable à celle de l’ancien régime, dont la fortune reposait sur la propriété d’immenses domaines, est de retour. Elle n’a que faire de maintenir les sols agricoles en bon état, de ne pas réchauffer le climat, de pomper et polluer l’eau douce, d’étouffer les plages avec des algues vertes ou de vendre des aliments ayant perdu une grande part de leurs éléments nutritifs, voire contenant des résidus de poison rendant malades les consommateurs. L’important c’est de vendre pas cher au plus grand nombre. Les prix bas de nos aliments comme leurs profits reposent sur l’externalisation de leurs coûts sur la nature et les autres humains : elles ne paient jamais pour les destructions engendrées par leurs productions, s’approprient des bénéfices illégitimes et communautarisent pertes, pollutions et destructions sur ceux qui n’en sont aucunement responsables.

L’agriculture productiviste est de très loin la plus grande entreprise extractiviste mondiale. Son existence n’est possible qu’avec le pillage des terres, des ressources minières, fossiles, forestières, de l’eau douce et la disparition de la matière organique des sols, la fertilité naturelle. Quant à la pêche industrielle et à l’élevage des poissons, ils sont eux aussi dramatiquement extractivistes.

Dernier exemple, celui de l’impact catastrophique de cette industrie agricole, transformatrice et distributrice sur la santé des citoyens. Dans le film « Le roundup face à ses juges », 2017, on apprend que depuis les années 1970-80, Monsanto, son fabricant, connaissait les dangers de son herbicide total sur la santé. Des analyses faites dans ses laboratoires, mais cachées pendant plus de trente ans, avaient révélé qu’il provoquait des cancers. De plus, c’est un perturbateur endocrinien provoquant des malformations infantiles gravissimes. Ce cocktail, glyphosate mélangé à de mortels co-formulants chimiques, vient d’être approuvé par la commission européenne pour 5 nouvelles années. Alors que Monsanto-Bayer devrait répondre de ces crimes devant la justice. Cette firme explique depuis des dizaine d’années que pour nourrir une planète de bientôt 10 milliards d’habitants, il sera indispensable d’utiliser des semences OGM "roundup ready", tel le soja qui nourrit la majeure partie de nos animaux de boucherie. En clair, cela veut dire que des milliers de morts et des millions de malades sont indispensables pour gagner la guerre contre la faim. Sacrifier ceux que l’on prétend nourrir !

Pour conclure et ouvrir sur la suite dans le prochain numéro, « Se nourrir sans détruire la nature ni les autres humains ». La viande et les produits laitiers que nous consommons sans limite sont les grands responsables de la catastrophe environnementale et climatique actuelle. Rappelons que 70 à 80 % des terres agricoles, des déforestations, et de l’eau douce leurs sont consacrés. Il n’y a pourtant aucune justification sur le plan alimentation-santé à manger entre 50 kg et 100 kg de viande par an et par personne, ni à produire en France 1 litre de lait par personne et par jour. La vente des kg de blé, de maïs ou de soja ne rapporte rien comparée à celle de la viande, des produits laitiers et des préparations industrielles qui en sont remplies. Comment sortir des diktats du plus grand lobby de la planète, l’agro-business viandard et lacté ? Comment décoloniser notre imaginaire alimentaire ? Comment changer notre mode d’approvisionnement et d’alimentation, leurs conséquences heureuses sur la vie et la nature, sont quelques éléments du prochain article.