Nourrir la planète en bio à l’horizon 2050

, par jean-Paul Lambert

Nourrir la planète en bio à l’horizon 2050

Selon les calculs de la FAO, Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, la production agricole, telle qu’elle est actuellement pratiquée, devra encore augmenter de 50% d’ici à 2050 pour nourrir une population mondiale de plus de 9 milliards. Ce qui fragilisera encore le climat et la sécurité alimentaire.
En se basant sur les données de la FAO, deux études ont paru, dont Le Monde a rendu compte dans un article signé Audrey Garric (16.11.2017).

La première, la plus récente, a été publiée par la revue Nature et Communication (4.11.2017).
Ses auteurs montrent qu’il est possible de nourrir plus de 9 milliards d’êtres humains en 2050 avec 100% d’agriculture bio. Ils se défendent de promouvoir le bio, attention ! Ils se « limitent » à établir, à travers 162 scénarios, ce qui est possible et à quelles conditions. Pour ce faire, ils ont modélisé les surfaces agricoles qui seraient nécessaires pour obtenir le même nombre de calories (2700 par jour et par personne) avec différentes proportions d’agriculture biologique, de 0 à 100% en tenant compte du changement climatique sur les rendements.
Du fait que les rendements bio sont plus faibles, convertir la totalité de l’agriculture au biologique nécessiterait la mise en culture de 16 à 33% de terres en plus dans le monde en 2050 par rapport à la moyenne de 2005-2006 - contre 6% de plus dans le scénario de la FAO, fondé sur l’agriculture conventionnelle. La déforestation serait accrue (8 à 15%). Pas bon pour le climat ! Mais la pollution des eaux baisserait, l’utilisation d’énergies fossiles aussi. Les émissions de gaz à effets de serre seraient de 3 à 7 % inférieures.
Les auteurs de l’étude admettent que le gain est faible. Alors on laisse couler ?
Non, à condition de réduire le gaspillage (30% « de la fourche à la fourchette ») et de limiter la concurrence entre la production de nourriture pour les humains et celle consacrée au bétail.
Il faudrait donc réduire la quantité de produits d’origine animale, « qui pourrait être divisée par trois ».

Ces deux conditions avaient déjà été signalées dans la seconde étude rapportée par Audrey Garric. Elle a été menée à l’échelle française. Il s’agit du scénario Afterres 2050, publié en 2006 par l’association Solagro, tournée vers la transition énergétique, agricole et alimentaire.
Il concluait qu’une agriculture 50% biologique pourrait nourrir 72 millions de Français en 2050 sans augmenter la quantité de terres arables, tout en divisant par deux les émissions de gaz à effets de serre, la consommation d’énergie et celle d’eau l’été, et par trois les pesticides.
La baisse des rendements entraînée par le bio, de 25% en moyenne, n’est pas un obstacle : on peut récupérer des terres, notamment dans les 100 000 hectares transformés chaque années en friches. Quant au déficit en azote engendré par le bio (qui n’y a pas recours), il peut être compensé en semant des légumineuses, qui fixent l’azote de l’air, ou en maintenant les sols couverts...
Oui mais… Diminuer les surconsommations et les pertes, changer de régime alimentaire…
Rien que l’énoncer ne va-t-il pas rebuter « les gens » ? « La décision politique », qui pourtant serait bienvenue, est difficile à prendre ! Il ne va pas falloir le leur dire trop ouvertement, réélection oblige. Et puis, craignant de ne plus pouvoir se mettre un jour tous les jours de la viande sous les dents, ne vont-ils pas en consommer le double ?
Pour les en dissuader, il faudrait promouvoir des produits de remplacement, encourager le régime végétarien. Pourquoi pas ? Avec une bonne pub ? Les écolos, pour une fois, n’auront rien contre ? Mais les consommateurs pourront-ils payer cette alimentation qui est actuellement plus chère ? Dans un monde 100% bio, la concurrence jouera sur le bio comme sur le pas-bio, entraînant une baisse des prix. Les agriculteurs « bio » seront-ils rétribués comme aujourd’hui ?

Les sous, dans un monde où tout dépend des sous, verrouillent toute vision d’avenir. Mais dans un monde où tout dépend des sous, comment désespérer des sous ?
« L’agriculture reçoit beaucoup de subventions publiques. Il paraîtrait logique que cet argent aille vers une production et une alimentation durables afin de minimiser les coûts externes comme la pollution de l’eau ou les impacts sur la santé publique. Pour les consommateurs, l’alimentation peut coûter un peu plus cher même en réduisant la part de viande et de produits laitiers. Mais, compte tenu des bénéfices, peut-être seront-ils prêts à investir un peu plus. » C’est Philippe Pointereau qui le dit, directeur du pôle agro-écologie de Solagro. Notez les conditionnels et croisez les doigts.
Prêts, les consommateurs, quand le seront-ils ? Et les politiques qui prennent leur température mentale, donc ? Combien d’accommodements avec les sous, combien de scénarios faudra-t-il encore pour que le changement se produise ?
Combien de temps la planète peut-elle encore attendre, et le droit des peuples à se nourrir eux-mêmes, pour satisfaire le seul droit qui compte : le droit aux profits monétaires des professionnels de l’agro, Monsanto en tête ? Que la redistribution de ces profits vous semble mal faite, vous pouvez toujours le dire. Mais pas contester que ce droit fasse droit, soit le droit, jusqu’à la fin de l’Histoire, et pas seulement dans le domaine de l’agro. Il est la fin de l’histoire !

Confortablement installé dans cette « fin », M. Trump, en toute logique, refuse de dépenser des sous pour des études du genre de celles sur lesquelles les COP 21, 22, 23, prennent appui.
Le fauteuil de M. Trump est celui du suicide. L’épaisseur du bonhomme a l’avantage de rendre le fait plus lisible. Mais sa lisibilité ne change rien. Elle n’empêchera pas - au contraire ! - de subventionner des recherches encore plus pertinentes pour prouver que la planète n’en peut plus. Des propositions comme celles contenues dans les deux articles cités par Audrey Garric se multiplieront. Toutes plus sérieuses les unes que les autres, qui nourriront honnêtement les chercheurs, encore et toujours soumises au fric pour les entreprendre et survivre au fric.
Sans doute les 15000 scientifiques dont « le cri d’alarme » a fait six colonnes à la une du Monde ont-ils plus de compétences que M. Chirac pour dire que la maison brûle et qu’« il sera bientôt trop tard ». Mais on n’éteint pas l’incendie avec ce qui le provoque.

Aussi longtemps que les raisons d’agir seront liées à des profits monétaires, il faudra s’en remettre à des calculs d’opportunité monétaire pour redresser, sauver, compenser. La raison d’opérer des profits monétaires aura raison de toutes les autres raisons, et les plus haut placés pour défendre l’environnement ? Ils auront plus que raison de bouffer leur chapeau.
De ces profits monétaires, pourtant, nous disposons aujourd’hui du moyen de ne plus en faire. Il nous est de plus en plus familier. C’est l’informatisation des données. C’est même grâce à elle que les amis de la planète établissent qu’il y a péril en la demeure.
Puisqu’ils savent si bien s’en servir, est-ce qu’ils ne pourraient pas, un peu, comme ça, juste pour arrêter de rigoler, nous tirer le portrait d’un avenir où il n’y aura plus d’argent, plus jamais de profits monétaires à faire croître et embellir ? Un cadeau dont l’histoire se souviendra !

Horizon fric, horizon désert

Aussi longtemps que le choix entre le bio et le pas bio sera réglé par le fric, c’est lui qui choisira et son bio celui qui fera le plus de profits. La discussion bio/pas-bio nous en distrait. Elle pose les producteurs et consommateurs de bio en donneur d’exemple. Mais cet exemple, aussi longtemps qu’il illustrera les bonnes choses qu’on peut faire grâce au fric, nous fera avaler les mauvaises avec. Il n’empêchera pas les puissances de fric de croître et d’embellir, et les choses qu’on « regrette » aussi : les inégalités sociales et la cherté des travailleurs, l’assistanat et la réduction des dépenses.

Si on abolit l’usage de l’argent…
Que deviendraient les dangers sur lesquels les défenseurs de la planète attirent notre attention ? Il n’y aurait plus de raison de rendre les terres infertiles et les talents inutiles. Plus de raisons de produire en masse pour abaisser les prix. « Les gens » n’auraient plus besoin d’un salaire pour s’investir dans les activités utiles, saines et solidaires. Ils les choisiraient en fonction des ressources disponibles et de leur renouvellement, et non plus des cours de la bourse.
Plein d’activités, d’expériences, vont déjà dans ce sens, qui, pour reprendre les vocables en honneur aujourd’hui et les tourner en dérision, se développeront tout autrement. Leur croissance ne sera plus entravée par le fric qu’il faut d’abord avoir et en faire.
Adieu la concurrence, bonjour l’émulation !