Pas chères les belles tomates, pas chères ?

, par Sersiron

Pas chères les belles tomates, pas chères ?

En décembre 2016, nous étions dans le village de Taddart au milieu de la plaine du Souss du côté d’Agadir. Avec mon ami Omar Aziki, responsable syndical FNSA, nous étions venus participer à une réunion des ouvriers de la tomate. Petit patron d’une dizaine de travailleurs, il y a encore un an, avant de faire faillite, il produisait des tomates sous 7 hectares de serres canariennes. Il me demande d’intervenir avec lui, devant ces hommes et femmes réunis par leur syndicat. Calmes et chaleureux, avec leur teint buriné par le soleil, les pesticides et des conditions de travail très dures, ils sont attentifs. Alors, je parle de l’extractivisme et de la catastrophe qui arrive, des sols stérilisés, du manque d’eau, de l’absence d’avenir d’un système écologiquement et humainement insoutenable, basé sur l’exportation. Des camions par milliers. Alors que seul l’agriculture familiale et paysanne est capable de leur proposer un avenir digne aujourd’hui, la majorité des terres appartiennent à des groupes industriels et financiers. Une grande réforme agraire, une dé-privatisation, le rétablissement du droit d’usage au profit des travailleurs de la terre est indispensable. Cela permettrait de changer le cours de leur vie si difficile, par moment désespérant. Bien sûr cette proposition est totalement à contre courant de la réalité. Qui suis-je donc, petit français juste débarqué de sa Bourgogne pour pouvoir parler ainsi à ces gens ? Eux qui sont si cruellement insérés, quasi esclaves de la mondialisation néolibérale, cet impérialisme des nouveaux conservateurs réactionnaires.

Quelques jours plus tôt nous étions réunis avec Omar et 150 autres militants, venus du Maroc et d’autres continents, pour participer à l’alter COP 22 qui se tenait dans la ville portuaire de Safi, à une centaine de km à l’est de Marrakech. Montrer les incohérences d’un monde et là, particulièrement d’un pays et de son roi-businessman qui prétend faire une nouvelle révolution verte, en réalité avec la vente d’engrais phosphatés au monde, la construction d’une centrale à charbon, etc. Un grand commerce, relevant plus de l’impérialisme que de l’échange juste avec l’Afrique subsaharienne. Il est si important de dénoncer la main-mise des multinationales extractivistes et pollueuses sur ces grands rendez-vous prétentieux et vides de sens. : spectacle d’illusionnistes relayer par tous les médias du monde. Ces gens affirment lutter contre le réchauffement climatique alors qu’ils en sont les premiers responsables par leur course aux profits et leur absence totale d’empathie vis à vis de leurs frères et sœurs humains et de l’ensemble du vivant. Société du spectacle, civilisation du suicide !

Un camion chargé de cagettes remplies de tomates est garé dans la rue boueuse, juste devant la salle du syndicat. Je suis étonné par cette production en décembre. On m’apprend que dix mois par an des milliers de tonnes de tomates (450 000 t/an) sortent des 12 000 ha de serres de la région et sont en majorité exportées vers l’Europe. Pourtant la faillite les guette tous. Le kg de tomates est vendu 0,10 euro/kg à la sortie des serres, alors que le coût de production est de 0,20 euro/kg. Seul les gros serristes, parfois des sociétés françaises, ceux qui possèdent au moins une centaine d’ha survivent encore. Pour combien de temps ? Les banques sont coincées. Soit elles continuent à les soutenir avec de nouveaux prêts en attendant des jours meilleurs, et alors leurs pertes potentielles augmentent avec le temps qui passe. Soit elles arrêtent leurs financements et c’est l’ensemble des serristes et de la filière qui feront faillite. La majorité des banques n’y survivront pas. 100 000 personnes travaillent dans les serres et font vivre la région. Les salaires de 150 euros/mois, sont pourtant notoirement insuffisants pour permettre à une famille de mener une vie digne.

33 camions de tomates d’Agadir (30 t par camion), soit 1 000 t arrivent chaque jour en Europe, en moyenne lissée sur l’année. En réalité c’est beaucoup plus au début et à la fin de l’hiver et au printemps. Pour Paris, c’est 3 000 km aller plus 3 000 km retour : pneus, diesel (2 000 litres A et R soit plus de 5 tonnes de CO2), acier, plastique, bitume, sable pour construire les autoroutes. Tout cela pour très peu de choses profitables sur un plan nutritionnel et un no futur. En effet dans les 95 % d’eau contenu dans les tomates chargées de pesticides et les 5 % de matières sèches, il y a peu des micronutriments indispensables au bon fonctionnement de nos cellules et pas mal de poison. Les sols de la plaine du Souss sont devenus stériles, inertes. L’absence de bactéries, de champignons, de microfaune, c’est la disparition de l’humus qui permet aux plantes de se développer naturellement, de s’auto-soigner et de nous donner la santé. Les serristes sont contraints de remplacer le sol par de la fibre de coco irriguée avec de l’eau contenant tous les nutriments chimiques et les pesticides nécessaires. Mais si l’on songe à toutes les ressources fossiles et minérales, ressources finies, qu’il a fallu extraire pour cultiver et transporter ces milliers de tonnes de tomates pleines d’eau polluée et de calories vides, le sentiment de confusion est vertigineux.

Il faut du pétrole pour produire les pesticides sans lesquels jamais une de ces tomates ne pourrait survivre à toutes les maladies liées à ces monocultures intensives et répétitives sur des terres mortes. Du pétrole encore pour les transports de toutes sortes, les machines agricoles, pour transformer les minéraux en engrais chimiques comme le phosphate et la potasse. Du gaz et du pétrole aussi pour extraire l’azote de l’air et le transformer en engrais azotés. Du pétrole toujours et toute l’année pour extraire l’eau et irriguer les pieds de tomates. 5 litres d’eau minimum sont nécessaires, donc virtuellement exportés, pour produire 1 kg de tomates. Une eau qui commence à manquer cruellement dans la plaine du Souss. Et pour extraire le pétrole il faut de plus en plus de pétrole car il est de plus en plus difficile à extraire (sables bitumineux, eaux profondes, pétrole et gaz de schistes) mais il faut aussi de plus en plus de métaux. Or comme leur concentration est de plus en plus faible dans les minéraux métallifères, il faut aussi de plus en plus de pétrole. Une histoire sans fin avec une fin de plus en plus proche …

Alors tout ce gaspillage des richesses de la nature n’existe-t-il que pour le profit de quelques uns, les actionnaires des entreprises extractivistes, des sociétés de transformation et celles de services : transports, pétrole, métaux, commerce, supermarchés, industriels en tous genres, banques, fabricants de camions et d’autoroutes, etc ? Alors que les externalités négatives sont oubliées bien que nous les subissons tous : réchauffement climatique, pollutions au diesel, détérioration de la santé, extraction sans fin de ressources naturelles limitées, etc. Tout ceci représente une dette écologique qui s’accumule comme une bulle qui gonfle, voire une bombe énorme qui finira par exploser. Cette dette non financière, jamais prise en compte, n’est-elle pas la contrepartie cachée de ces profits privés, cette drogue dure des 0,1 %, 1 %, voire 10 % ? Privatisation des bénéfices issus des biens communs d’un côté, de l’autre socialisation de la dette écologique.

L’humanité est-elle vouée à se détruire au nom de l’emploi et du profit ? Aujourd’hui, les 8 personnes les plus riches, Bill Gates et ses petits copains du Gotha, possèdent un capital égal aux 3,6 milliards d’humains les plus pauvres. Les tomates ici ne sont qu’un exemple de ce libre échange et cet extractivisme qui, avec ces transports intercontinentaux par la route, à travers les mers ou dans les airs, diminuent chaque jour notre espérance de vie. Alors que l’on nous dit sans cesse que jamais elle n’a été aussi extraordinaire cette espérance, que bientôt nous serons envahis par des centenaires ! En réalité elle a déjà commencé à baisser aux E.U.d’Amérique. Quant à l’espérance de vie sans incapacité, en baisse aussi depuis un moment, elle était de 62 ans en 2016. Mais les enfants nés avec le siècle, ces futurs centenaires combien seront-ils ? Comment feront-ils pour vivre sur une planète qui sera plus chaude de 3°, par endroit beaucoup plus, sans pétrole ni gaz ni uranium, avec des sols stérilisés par l’agriculture productiviste, des mers vides de poissons qui en plus déborderont et une santé abîmée par une alimentation polluée et de plus en difficile à produire. Se poser la question du nombre de centenaires à venir n’est-il pas destiné une fois de plus à distraire la population, éviter qu’elle réfléchisse et remette en cause cet échafaudage destructitiviste qui finira par lui faire tout perdre. Combien de milliards d’humains pourront survivre, ou mourront, sur une planète désolée par les gaspillages et les pollutions inutiles de la civilisation d’aujourd’hui. Elle dont les décideurs savaient mais n’ont fait que profiter du pétrole et de toutes les richesses naturelles sans vouloir comprendre, réfléchir à ce que sera demain et raisonner leurs désirs fous. Ici pour produire et transporter de l’eau aux pesticides dans une jolie enveloppe rouge. Pour quelle destination ?

Alors que faire pour résister à cette folie destructrice ? Il faut déjà lutter contre les dérives alimentaires, c’est loin d’être un détail, si l’on pense aux catastrophes produites par la consommation sans limite de la viande et des produits laitiers. L’avenir se trouve dans la relocalisation des productions. Les fermes en poly-culture et poly-élevage permettent une distribution locale qui limite les transports. Elles sont capables d’être proches de l’autonomie pour les intrants. Que ce soit pour les semences grâce à des échanges majoritairement locaux ou des productions de la ferme, ou que ce soit pour la fertilisation des sols grâce aux composts issus des déchets végétaux et animaux. La permaculture, l’agroforesterie et l’agroécologie sont le résultat de compréhensions nouvelles issues autant des savoirs anciens que des découvertes récentes. Les rendements de l’agriculture biologique sont aujourd’hui trois fois supérieurs à ce qu’ils étaient il y a moins d’un siècle. Fini les énormes robots agricoles pétrolivores, les monocultures mortifères, les paysans solitaires et endettés. Tout cela devra être remplacé majoritairement par des chevaux et du travail humain, des échanges et des collaborations à tous les niveaux. Alors les villages revivront. Des artisans, de petites industries et des services seront nécessaires pour accompagner cette renaissance des campagnes. Et pour couronner le tout, ce type de fermes - s’il était universalisé - utilisant très peu de pétrole et des systèmes d’agriculture écologique intensive, serait capable de refroidir la planète, en plus de nous nourrir. Évidemment pour arriver à ce résultat, c’est un bouleversement social, dans les pays riches, du nord et d’ailleurs, qui sera nécessaire. Changer la manière de se nourrir, les types d’aliments et les moyens de se les procurer, c’est déjà changer le monde. Désurbaniser les mégapoles pour les nourrir sans réchauffer la planète sera indispensable. Tous les processus émetteurs de CO2 liés à l’alimentation deviendront inutiles. Comme utiliser un véhicule à pétrole de plus d’une tonne d’acier et de plastique, pour aller dans un supermarché éloigné acheter de la nourriture importée telles les tomates et tellement d’autres aliments, dont les plats préparés industriellement. Comme transporter dans des vraquiers immenses du soja OGM d’Amérique pour les élevages européens. Bien sur il faudra réapprendre à manger les aliments de saison et ceux que l’on sait stocker sans énergie fossile, réapprendre à les préparer, réapprendre à les apprécier. Ce qui implique de limiter le temps de travail salarié. Macdos, pizzas, sandwichs turcs, jus d’orange et sodas, produits laitiers, viandes de toutes sortes et produits préparés, etc, ne pourront plus dominer notre quotidien alimentaire. Un autre agriculture, une autre alimentation sont les bases de la création d’un autre monde.


ceci n’est pas une tomate © P.Laroche