Pour que l’écologie redevienne sociale

, par Vincent Gerber

Que reste-t-il de l’écologie aujourd’hui ? La question peut paraître étrange pour une problématique inévitable depuis deux décennies. Pourtant, la réalité est plus complexe que ce que le tapage médiatico-politique laisse paraître. Les questionnements autour de notre écosystème n’ont cessé d’évoluer et avec eux les types de réponses proposées. L’enjeu est important, car les réponses apportées déterminent également le type de société qui se dessine pour notre futur.

On assistait déjà depuis plusieurs années à une forte récupération du débat écologique par la droite politique – autant dans son aile libérale (le capitalisme vert, les marchés carbones, toutes les solutions qui associent l’écologie au marché et au consumérisme) que dans ses composantes plus conservatrices, voire nationalistes (les promoteurs d’une réduction de l’immigration et de la population globale). Mais récemment, avec la prise de conscience des enjeux climatiques, on assiste à un nouveau phénomène qui voit la lutte contre le réchauffement climatique englober et symboliser à elle seule la problématique écologique. Au détriment de tous les autres enjeux.

Depuis les rapports du GIEC et l’intégration de la question climatique au sein des calendriers politiques internationaux, le mot « écologie » n’a plus tout à fait le même sens. Il parle moins de la pollution des sols et des eaux, de la qualité de l’air. Alors que l’attention s’est reportée sur les courbes de carbone et le changement climatique, l’écologie s’est muée en une peur du futur ; alors que l’Etat martelait les besoins de réduction de la consommation d’énergie et de recyclage, l’écologie s’est transformée en frustration.

Dans les deux cas, la composante positive du mot a disparu. La mouvance écologiste s’est retrouvée écartée de la promotion d’un changement profond de société, destiné à la reconstruire sur des bases plus équilibrées, moins dominatrices et mortifères – pour l’être humain comme pour la nature. L’oppression ayant été intériorisée – nous sommes tous des pollueurs –, elle s’est retrouvée engagée, finalement, dans un combat contre elle-même. Le débat a dès lors pris des élans apocalyptiques, engageant l’humanité dans un contre-la-montre où le but serait de diminuer suffisamment nos émissions de gaz à effet de serre pour tomber sous le seuil d’un réchauffement global de 2 degrés. L’image utopique d’une vie meilleure ici et maintenant, avec des ressources à profusion et distribuée gratuitement à ceux qui en ont besoin s’est transformée en un portrait paralysant d’un avenir sans avenir.

Surtout, les questions scientifiques complexes sur le climat ont retiré les citoyens du débat, leur parlant un langage qui leur est étranger. Les problèmes et leurs solutions sont devenues des questions posées en termes techniques, et non sociaux ou sociétaux, qui mettent l’accent sur cette même technique pour être résolus. On a laissé le débat aux experts, avec face à eux des citoyens futures victimes mais n’ayant pas leur mot à dire.

Retrouver le sens de l’écologie sociale

On s’en souvient à peine, mais l’écologie politique s’est formée dans les milieux contestataires, et même parfois révolutionnaires, ayant éclot durant les années 1960 et 1970. On se battait alors en son nom contre le nucléaire, contre les pesticides, contre l’extinction de certaines espèces, en fait contre passablement de dégâts et de pollutions environnementales qui touchaient de près les êtres vivants, détériorant leur santé comme leur avenir. Une lutte « contre » un monde présent mais aussi « pour » une vie meilleure. Une lutte pour les gens et en contact direct avec eux.

Pour l’anarchiste et pionnier de l’écologie politique Murray Bookchin (1921-2006), l’écologie s’inscrivait dans cette optique-là. Une optique sociale. Ce n’était pas une science qui devait se borner à rétablir les seuls équilibres naturels. Ce New-yorkais d’origine affirmait même qu’on ne pourrait jamais y parvenir sans mettre fin aux déséquilibres sociaux qui en sont le plus souvent la cause. Le but du mouvement écologique en devenait rien de moins qu’un projet politique et social capable de réconcilier l’être humain avec ses aspirations (c’est-à-dire permettre la recherche de l’épanouissement individuel et mettre fin à l’angoisse existentielle que crée la lutte quotidienne pour la survie), avec ses congénères (abolition de la domination, de la lutte des uns contre les autres) et avec son habitat (sortie de l’industrialisation du monde, du productivisme de masse par un développement fait dans le respect de la nature, placée avant le profit). « […] [L]’énergie solaire, l’éolien, l’agriculture biologique, une vision holistique de la santé et la ‘simplicité volontaire’, écrivait-il, ne modifieront que très peu le déséquilibre béant avec la nature s’ils n’affectent pas la famille patriarcale, les multinationales, la structure bureaucratique et politique centralisée, le système de propriété et enfin la rationalité technocratique prédominante. »

Les propositions de l’écologie sociale participent de cette écologie « d’en bas » – portée également et à leur façon par les décroissants, les écoféministes, les écosocialistes, les écoanarchistes et d’autres composantes d’une mouvance plurielle qu’on appellera « écologie radicale », pour faire simple –, qui envisage un projet de société plus égalitaire, plus moral et finalement plus humain. Elle est sociale car elle traite des gens, pas des ressources, aussi naturelles soient-elles et s’intéresse à tout ce qui les entoure. Il est trop réducteur de limiter l’écologie à l’optique d’une réduction de nos émissions carbones afin de contenir le réchauffement climatique. Nous devons au contraire questionner toutes nos relations sociales, qu’elles soient privées ou institutionnalisées.

Le mouvement écologiste doit amener chacun-e à se pencher sur l’ensemble de ce qui constitue nos relations. [une phrase supprimée ici, ça faisait deux énumérations un peu semblables à la suite] Comme le disait Bookchin, « Les questions liées au genre, à l’âge, à l’oppression ethnique, à la ‘crise de l’énergie’, au pouvoir des grandes sociétés, à la médecine conventionnelle, à la manipulation bureaucratique, à la conscription, au militarisme, à la dévastation urbaine et au centralisme politique ne peuvent être séparées des questions écologiques. » L’équilibre avec la nature ne pourra en effet se (re)trouver sans changer profondément les structures mentales et institutionnelles de notre monde contemporain. L’enjeu est bien : « Changer le système, pas le climat ». Un slogan qui doit demeurer au cœur du mouvement écologiste, s’il veut éviter la déliquescence.

Une autre politique

Si le constat est fait du contact direct de la lutte écologique avec les problématiques de société plus larges, ce volet social sur lequel Bookchin – et d’autres – ont mis l’accent, s’est dilué, voire éteint. Aujourd’hui, il est nécessaire de le faire renaître. De reconnecter l’écologie à son projet social, celui qui nous concerne et nous touche directement.

Dans son développement d’une politique alternative, Murray Bookchin a pris le parti d’œuvrer, pour ne pas dire lutter, à l’intérieur même du système. Il prévoyait d’agir sur son lieu de vie, dans son quartier, sa commune et de chercher à en faire des espaces de plus de liberté et d’autonomie. Il s’agissait de devenir acteur de sa vie au lieu de la subir passivement et de la voir contrôlée par d’autres. Plutôt que de s’attaquer aux seules conséquences négatives du capitalisme, il préconisait de viser la source du problème : la domination et la concentration du pouvoir. Ce qui l’a poussé à reconsidérer complètement notre système politique. Guidée par les principes écologistes et libertaires, l’écologie sociale appelle à la création de communes libres, gérées en démocratie directe et liées entre elles sous la forme d’une confédération souple. Il s’agit de développer la démocratie directe pour permettre d’amener une décentralisation du pouvoir, ce pouvoir de peser sur les décisions, aujourd’hui détenu par les grandes instances politiques et les multinationales, et permettre une prise en compte des besoins de chacun, nature comprise.

Plusieurs alternatives se construisent, ici et là, dans ce sens, que ce soit à Notre-Dame-des-Landes, au Chiapas, au Rojava et dans bon nombre de projets moins médiatisés. Des initiatives forcément imparfaites, qui peinent à exister comme des îlots isolés au milieu d’une mer hostile à leurs idées. Mais ces tentatives sont aussi un apprentissage. Elles peuvent servir de moteur pour bien d’autres, dans l’espoir de parvenir à les fédérer et, au final, les voir grandir en nombre et dans leurs perspectives.

Aujourd’hui, l’incapacité du mouvement écologiste moderne à tenir ses promesses en termes de qualité de vie et de résolution de la crise climatique presse le besoin d’un changement radical de notre manière de penser la société. Il faut sortir l’écologie de son traitement scientifique, technocratique, pour la repenser en termes sociaux. En termes de personnes, et non de chaleurs records ou d’émissions carbones. « Tragiquement, ces millions de personnes ont abandonné leur pouvoir social, et en fait leur personnalité même, à des politiciens et bureaucrates qui vivent dans un engrenage d’obéissance et de commande dans lequel ils aspirent généralement à jouer un rôle subalterne. [...] Demander à ces gens sans pouvoir de reconquérir ce pouvoir sur leurs vies est même plus important que d’ajouter un collecteur solaire complexe, souvent incompréhensible et coûteux sur leurs maisons. » Voilà l’enjeu qui se présente à nous aujourd’hui.

Vincent Gerber

journaliste auteur d’une biographie intellectuelle de Murray Bookchin et d’un ouvrage d’introduction avec Floréal Romero
créateur et coordinateur du portail francophone de l’écologie sociale
http://www.ecologiesociale.ch/