Quelle relocalisation pour l’émancipation ?

, par pasquinet

Economie-monde contre écologie locale ? Un paradoxe ? Comment l’écologie peut-elle être locale ? La question de la relocalisation de la production, de la consommation, mais aussi de la délibération, de la décision, en fait de l’ensemble de la vie de la société, est une des plus cruciales aujourd’hui. Celle de l’émancipation est l’une des plus ambigües : émancipation de qui, par rapport à quoi ? Les valeurs de celle-ci s’emmêlent volontiers. Comment sortir du capitalisme... qui est en nous ? Ce texte apporte des éléments de réponse, des réflexions savantes, éclairantes, à intégrer et à discuter...

La question de l’émancipation est au coeur des réflexions critiques à l’égard du capitalisme. Alors que le capitalisme ne se pose que des questions d’émancipation par rapport aux limites imposées par la nature et les cultures (voire la culture) à la croissance du capitalisme, les anticapitalistes se posent la question de l’émancipation des travailleurs, par rapport à celui-ci.

Le sens du mot a évolué. Au départ, il était plutôt question d’abolir la propriété du capital, pour parvenir à l’objectif. Puis, avec les dégats du progrès et du « socialisme réel » est apparue une autre définition plus « civilisationnelle  ». Sont alors évoqués une libération par rapport à la valeur et à ses valeurs : la démesure, le travail abstrait (ne se posant pas la question de sa finalité), la croissance, l’instinct de mort propre à la « mégamachine industrielle », la domination du collectif par le privé, la critique d’une domination du monde par une civilisation occidentale ou américaine…C’est dans ce contexte qu’intervient la relocalisation.

La relocalisation est à la fois le moyen et la fin de la décroissance. Il existe donc dès le départ un parti pris, c’est celui de la décroissance de notre empreinte écologique comme condition de notre survie.

Il ne s’agit donc pas de n’importe quelle relocalisation, ni de n’importe quelle émancipation.

1- La relocalisation n’est pas tant le contraire de la mondialisation qu’une question de produit et de décroissance :

Depuis les années 70 on assiste à la « mondialisation ». Elle se révèle encore plus désastreuse que les « Trente Glorieuses  » dont elle est la continuité. Si les ’Trente Glorieuses’ ont commencé à détruire la Nature à une échelle inconnue jusqu’ici, la mondialisation a continué en ajoutant la destruction des sociétés et en favorisant le chacun pour soi. Que la mondialisation ait pris le relais des « Trente Glorieuses », c’est du moins ce que l’on constate lorsqu’on regarde la courbe de croissance du PIB par tête dans le monde. Le PIB a continué de croître dans la continuité des « Trente Glorieuses ».

Cette croissance s’est réalisée dans le cadre de l’opposition « est-ouest » puis après l’effondrement du mur de Berlin, elle a été imposée comme seul possiblité pour l’humanité. Comme le disait Margaret Thatcher « There is no alternative » ! C’est du moins ainsi que se présente le système aujourd’hui, plus besoin de faire miroiter un avenir radieux comme autrefois, et tout le monde doit se résigner au sort de plus en plus incertain que lui réserve la Méga machine industrielle.

Néanmoins, la mondialisation peut aussi et de façon très paradoxale, coexister avec la relocalisation, car il existe une relocalisation capitaliste.

- La relocalisation capitaliste : Le « jeu » avec les frontières, caractéristique de l’économie-monde :

Historiquement, le capitalisme est caractérisé par un « jeu » avec les frontières.

Il a généré les Etats-Nations. D’un autre côté, il existe un pan du capitalisme qui a toujours essayé de se jouer des frontières pour faire des profits plus juteux. Fernand Braudel distingue trois marchés : celui de la vie quotidienne dominé par la gratuité des échanges, le marché régulé et respectueux des règles ; enfin le marché spéculatif « fuyant la transparence et le contrôle ». Ce dernier s’amuse avec les frontières, la différence des législations et des règles. Ainsi en est-il du « commerce triangulaire », qui voit des occidentaux s’autoriser dans les colonies, ce qui est interdit en Occident : l’esclavagisme. « Théoriquement, le Code Noir apparaît comme un ensemble de lois articulant une série de droits et de devoirs d’exception au concert général de la loi française ou, plus modestement aux usages juridiquement retenus en métropole  ». Au point, que lorsqu’on amenait un esclave en France il était obligatoire de l’émanciper, du moins selon l’édit de 1716.

N’assistons-nous pas aujourd’hui au même spectacle ? Dans les années 1970, des multinationales étendent leurs activités au monde entier, bientôt elles vont investir en Chine, dans des pays où l’on est moins regardant sur le droit du travail, sur la protection de l’environnement. Les multinationales contournent ainsi, des règles nationales jugées trop contraignantes, elles s’implantent ailleurs, ou bien y délocalisent.

Dans ce « jeu » avec les frontières, les FMN vont aussi relocaliser.

Les relocalisations capitalistes ne sont pas un phénomène nouveau ni limité à la France. Il y aurait déjà eu quatre vagues de relocalisations depuis 1970 dans le monde.

La première, à la fin des années 1970, concernait les firmes américaines qui avaient délocalisé les activités d’assemblage des industries des semi-conducteurs de l’électronique grand public et du textile, habillement, cuir et chaussure en Asie du sud-est. Un mouvement de relocalisation sera observé dans les années1980.

La deuxième concernait les entreprises allemandes dans le secteur de l’électronique et relocalisées pour les plus importantes dans les années 80-90.

« Ces relocalisations [furent] motivées par (…) la réduction des coûts unitaires que permettent l’automatisation et la robotisation des segments de fabrication et d’assemblage d’une part, et la réduction des coûts de transport et de transaction en général d’autre part. »

La troisième concernait les relocalisations d’entreprises européennes dans la moitié des années 1990 dans le secteur de l’électronique, les ordinateurs et le textile, cuir, habillement.

Enfin, la dernière dans les années 2000 correspondrait souvent à des entreprises de services, comme des centres d’appels qui ont décidé de relocaliser suite à des imperfections de service.

Plus récemment, on observe un mouvement de relocalisation aux USA, où de nombreuses entreprises annoncent le rapatriement d’activités autrefois délocalisées : Apple en 2013 a annoncé le retour en 2013 d’une chaîne de production d’ordinateurs. « General Electric, Caterpillar, ou encore Lenovo ont fait savoir qu’ils avaient rapatrié des activités sur le sol américain. Le fabricant d’électroménager Whirlpool a fait revenir en Ohio la fabrication de certains mixers de sa marque Kitchen Aid ».Les raisons évoquées sont la réduction des « avantages salariaux », et le développement de la production des gaz de schistes.

Mais si l’on regarde ce qui se passe en France et malgré l’activisme de M. Montebourg, on constate que peu d’entreprises qui avaient délocalisé reviennent, malgré les aides publiques. « Depuis 2005, seuls 107 cas ont été observés, souvent de petite taille, selon le pointage effectué, fin 2013, par l’Etat »

Bien sûr on constate une forte hausse des salaires en Chine, de l’ordre de 13 % par an selon le plan quinquennal 2011- 2015, mais l’argument salarial serait remis en cause d’après une étude du ministère de l’économie citée par Le Monde.

« Le fait de revenir en France ne garantit pas la rentabilité, surtout dans un secteur comme la métallurgie (...) les relocalisations liées au développement d’un nouveau produit, d’une nouvelle technologie se révèlent plus porteuses  »

Comme nous venons de le voir, même si les relocalisations capitalistes sont peu nombreuses, il existe néanmoins un jeu avec les frontières, de la part des multinationales mais l’idée que la relocalisation soit un simple enjeu de (re) passer une frontière dans le sens inverse de la mondialisation, est l’idée la plus communément partagée dans la classe politique.

Après la réconciliation autour de la marchandise, réconciliation des Etats autour du nucléaire : un autre exemple de relocalisation capitaliste : les projets Ethos, CORE.

Après l’accident de Tchernobyl, on assiste à une réconciliation de l’est et de l’ouest autour du nucléaire. L’enjeu cette fois-ci est de sauver ce « produit », malgré ses méfaits. Des projets vont être mis en oeuvre pour adapter les populations à la contamination radioactive et rester dans leur territoire contaminé : Ethos et CORE.

Les projets Ethos et Core nous montrent une autre facette de la « relocalisation capitaliste », et de ce qui nous attend si nous ne nous posons pas la question des produits, c’est à dire de ceux que l’on doit arrêter de produire.

Ethos est un consortium pluridisciplinaire franco-biélorusse crée par le CEPN et financé par la Commission européenne pour la « réhabilitation des territoires contaminés par l’accident de Chernobyl ».

Ethos n’a pas compétence pour traiter de la santé des habitants. Ethos agit à travers les structures du pouvoir central et local et ne tient pas compte des remarques d’instituts indépendants comme l’institut Belrad dirigé par le professeur Netserenko.

J. Lochard, dirigeant du projet Ethos, membre du CEA le reconnait lui même, le but du projet Ethos : « Nous devons occuper le terrain ».

Et encore : « Vivre sous Tchernobyl c’est réapprendre à vivre, à vivre autrement, intégrer au quotidien la présence de la radioactivité comme une composante nouvelle de l’existence… »

Le budget prévisionnel du programme Ethos s’élève à 4 millions d’euros, financés entre autres par le gouvernement biélorusse, le PNUD, l’UNESCO, l’OSCE, la Commission Européenne, l’Agence Suisse de coopération et de développement, ainsi que pour la France le Ministère des Affaires étrangères et l’IRSN. En ce qui concerne le programme CORE (la suite d’ETHOS), la commission européenne a décidé d’y affecter 2 millions d’euros (8/05/2003).

En 1996, un groupe de chercheurs français dans le cadre du programme Ethos sont venus prendre les données du Centres locaux de Contrôle radiologique des produits alimentaires d’Olmany. Il s’agit de centres crées par l’institut indépendant Belrad dirigé par V. Netserenko. En janvier 2001, ils réussirent à faire « chasser ce dernier d’Olmany et de quatre autres villages du district de Stoline par les autorités biélorusses. »

Ils reprochent -sans le dire- à l’Institut de faire des analyses individualisées de la contamination radioactive des populations, au lieu de moyennes ne reflettant pas la réalité, l’objectif avoué de ce projet, comme à Fukushima est de banaliser l’accident nucléaire, de « relocaliser »les réfugiés et d’éviter l’évacuation des populations.

Avec l’atome, il n’est plus question de mobilité, ni de concurrence, il faut territorialiser, il faut rester « vivre et travailler au pays » qu’il soit rendu inhabitable ou non….c’est la relocalisation atomique….

En conclusion, le capitalisme est dominé par le travail abstrait, c’est à dire la quantité de travail nécessaire pour produire une marchandise, il se moque de sa finalité, on peut produire n’importe quoi, c’est sans intérêt pourvu que ça rapporte. Pour en sortir, il faut donc bien se poser la question de ce que l’on produit.

2- La question du produit :

Dans son livre « Pétrocracia », Thimothy Mitchell analyse l’évolution entre une consommation croissante d’énergie et l’évolution de la démocratie politique. Il montre en particulier comment l’exploitation du charbon a pu conférer un rôle majeur aux mineurs dans la revendication de droits, et notamment de la démocratie. Sa thèse montre bien un lien entre un produit et des valeurs, comme la démocratie. On comprend qu’il n’en fut pas de même avec le pétrole, puisque ce produit est plutôt dominé par les ingénieurs et l’oligarchie. Quant au nucléaire, même s’il n’est pas évoqué dans son livre on sait que c’est sans doute la seule activité économique que l’on ne peut même pas imaginer être autogérée, elle est intimement liée à un Etat fort, à des règles exorbitantes du droit commun pour pouvoir être développée et en particulier il a fallu exonérer de responsabilité les Etats et les opérateurs en cas d’accident nucléaire pour que des investisseurs acceptent de s’y intéresser.

Mais si T. Mitchell voit le lien entre un produit et des valeurs, il ne se pose pas la question du choix. On dirait que les hommes ont été obligés de faire la révolution industrielle, alors qu’Alain Gras évoque un « choix du feu ».

Pour Alain Gras d’autres choix étaient possibles. Non seulement il y a un lien étroit entre des valeurs et des produits, mais qu’on peut choisir à partir de valeurs différentes d’autres produits. Par exemple, la civilisation chinoise a été « en avance » au niveau technique sur le reste du monde jusqu’au XVème siècle, et a refusé de lier sciences et essor technique tout simplement parce que « l’univers technique s’inscrit toujours dans un univers mental où se trouve au centre de l’éthique de l’harmonie entre le Ciel et la Terre ». Pour le savant Chinois, il y a refus de faire le lien entre science et technique car pour les Chinois le langage de la science n’était pas autonome, mais au contraire il y avait « une claire compréhension des risques qui accompagnent le changement. »

Le produit contient donc la façon de le produire et les valeurs qui vont avec.

Néanmoins, des réflexions relatives à la conception et à la circulation des produits ont commencé dans le cadre du marché. Elles portent pour nom : écoconception, économie circulaire.

La première caractéristique de l’économie circulaire étant de s’exercer dans le cadre d’un territoire, on peut parler de « relocalisation ».Le cadre du territoire est fondamental à partir du moment où les acteurs économiques veulent réduire les coûts de transport des matières et des déchets.Dans ces conditions, d’une logique de concurrence non territorialisée, l’économie circulaire invite à passer à une coopération territorialisée.

Ces mises en œuvre de l’économie circulaire restent toutefois très critiquables. Il n’est nulle part question de remise en cause de l’organisation territoriale actuelle, caractérisée par la séparation. Séparation entre zones d’activités et zones d’habitat, exigeant l’usage d’automobiles fort polluantes, celle entre zones industrielles et zones de services. Inversement, on ne se soucie pas de la disparition de la séparationentre la ville et la campagne ni du mitage de cette dernière par les lotissements, de la disparition des ceintures maraîchères.

Autre paradoxe, on essaye de mettre en œuvre une coopération territorialisée dans un système dominé par la concurrence mondialisée. Comment peut-on concilier concurrence internationale, ouverture au monde des économies et fermeture d’un cycle économique dans un territoire donné ?

L’écoconception, autre facette de l’économie circulaire a pour intérêt de partir du produit, au lieu de la conception d’une marchandise. Cette démarche est très bien expliquée dans le livre de Mc Donough et Braungart

Ils décrivent ainsi cinq principes devant présider la conception écobénéficiente, mais in fine l’objectif est bien de réinventer des produits qui non seulement ne nuiraient pas, mais auraient des émissions positives pour la nature. Bien entendu, dans cette approche les produits de l’industrie ne doivent plus être conçus pour l’obsolescence mais pour durer ou pour que chacun de ses éléments puisse être réutilisé.

De plus, ils critiquent le recyclage en vigueur dans nos sociétés et qui n’est en fait qu’un « sous-cyclage », par exemple les plastiques récupérés sont mélangés et ne peuvent servir qu’à produire des produits de très basse qualité, ou bien les métaux contenant des alliages ne peuvent plus être recyclés convenablement. Au lieu de sur-cycler, c’est-à-dire de pouvoir conserver la fonction dorigine du produit dans son recyclage.

Peut-on imaginer des multinationales, ou d’autres types d’entreprises dominées par le principe de concurrence, se mettre à accepter des contraintes extérieures, se soucier de la situation des ressources en amont de l’activité transformatrice et du destin des déchets en aval, alors qu’elles ont tout fait pour détruire la solidarité, l’intervention de tous acteurs jugés « extérieurs » à leur activité comme par exemple l’État ? Cette démarche d’ecoconception sous-entend enfin une volonté de remplacer la vision à court terme qui domine l’activité économique actuelle par une vision à long terme, et même à très long terme. Il s’agit donc d’une quasi « révolution copernicienne » et l’on imagine mal nos fonds de pension se mettre à « penser » différemment, surtout quand on sait que les cours de bourse sont de plus en plus dominés par la vitesse des calculs mathématiques, mis au point pour rechercher les meilleurs gains en jonglant d’une activité à une autre.

Le poids des déchets toxiques est minimisé, on ne vise pas à supprimer le déchet qui devient une matière première à « valoriser ».

L’activité industrielle ou des services est dominée par un mouvement irréversible de perte. Elle est linéaire

Comme l’a très bien expliqué Georgescu-Roegen, elle est caractérisée par l’entropie et la dispersion énergétique.

Dans le cadre du système actuel, on fait comme si le mouvement entre le travail et le capital était réversible, et même on essaye de « valoriser » les déchets (au lieu de les réduire), les papiers, le verre, le métal, mais aussi les gaz à effet de serre. On va donc « marchandiser » le climat qui est « valorisé » via le marché carbone et la géo-ingénierie. Ce processus de « développement », de valorisation ou privatisation d’un bien commun, destruction de communautés et production de migrants, n’est pas un processus propre à la révolution industrielle britannique entre 1750-1800, mais il se répète sans arrêt, et on peut dire qu’il caractérise un système devenu mondial, un système qui crée de moins en moins d’emplois au fur et à mesure qu’il se développe car le « développement durable » crée moins d’emploi que le développement tout court….

il y a pire, ce sont les déchets nucléaires, d’une durée de vie très longue, et qu’il faudra surveiller en permanence pendant des temps géologiques et non plus historiques, comme nous l’expliquerons plus loin. Or, pourra-t’on « valoriser » ces déchets ? Avec quelles conséquences sur le territoire ?

La réflexion dans le cadre de l’économie libérale est structurée autour du prix, la toxicité des marchandises et des déchets vient après. Les propositions constitutives de l’économie circulaire ne rejettent ni le capitalisme, ni la croissance (« Battez-vous pour une bonne croissance », « pas seulement pour une croissance économique. »), ni la mondialisation.

Lillusion des découplages  : entre croissance du PIB et consommation d’énergie  ; entre appropriation et usage dune marchandise

Un autre objectif de l’économie circulaire, c’est de créer de la « valeur » en découplant la croissance du PIB de l’épuisement des ressources non renouvelables et des émissions de CO2. Ce projet doit pouvoir être réalisé en optimisant l’utilisation des ressources, et grâce à des innovations.

Le premier problème avec cette approche, c’est qu’on n’utilise qu’un déchet comme instrument de mesure : les émissions de CO2, en oubliant les autres.

Le deuxième problème, comme nous l’avons déjà expliqué ci-dessus, c’est l’oubli de la réalité fondamentale que le déchet n’est pas une matière première comme une autre, mais l’expression que l’activité économique est dominée par la loi d’entropie.

Si ce n’était pas le cas, les déchets deviendraient une simple étape de la boucle matière.

Or, d’après la loi d’entropie, l’économie est une perte irréversible de matières. Quoi que l’on fasse, les ressources ne peuvent que se raréfier, et même si l’on recycle un produit, l’effet ne peut être que de retarder la perte. Par exemple un papier ne peut pas être recyclé plus de deux à cinq fois.

Si un découplage « relatif » entre la croissance du PIB et l’usage de ressources rares et les émissions de CO2peut-être imaginable (le rythme de croissance des seconds étant moindreque celui du PIB, grâce à des innovations), le découplage « absolu » (ou la croissance du PIB est positive et celle de la consommation d’énergie et des émissions de CO2négative) est considéré comme impossible.

D’après Jackson, l’impact de l’activité humaine (I) est le produit de trois facteurs : la taille de la population (P), la richesse par tête (A, et donc le PIB), la technologie (T) qui mesure les impacts associés à chaque euro que nous dépensons, c’est la formule I=PAT. Autrement dit, pour que l’impact de l’activité humaine diminue (les émissions de CO2 par exemple), et que le PIB et la population augmentent, il faudrait que les investissements dans les innovations techniques soient de moins en moins importantes par unité de PIB, ce qui est impossible, dans tous les cas il faudrait soit que soit la population, soit le PIB diminuent pour que I diminue aussi.

On peut aussi tout simplement s’appuyer sur la réalité, en moyenne depuis 1970, chaque augmentation de 1 % du PIB mondial a été accompagnée d’une augmentation de 0,6 % de la consommation d’énergie primaire. Autrement dit, malgré les progrès techniques et l’amélioration de l’efficacité énergétique, il y a une corrélation positive entre activité économique et énergie depuis quarante-trois ans ».

Il s’agit de l’intensité énergétique, résultat du rapport entre la consommation énergétique et le PIB, qui s’est quand même amélioré d’environ 0,7 %, même s’il ne peut pas y avoir croissance du PIB sans croissance de la consommation énergétique ; mais il aurait pu évoquer aussi l’intensité carbone de l’économie, qui est le résultat du rapport entre les émissions de gaz à effet de serre et le PIB, et qui s’est fortement détérioré ces dernières années, -notamment à cause de la baisse du prix du charbon. Alors que les pays du G20 devraient réduire leur intensité carbone de 6 % chaque année pour respecter un réchauffement climatique de moins de 2 %, la tendance n’a été que de 0,7 %.

Par ailleurs, il a été maintenant prouvé que l’augmentation du PIB par habitant est constitué majoritairement d’une augmentation des fossiles : gaz, pétrole, charbon, ce qui signifie que c’est la croissance de la consommation d’énergie qui est la cause de la croissance du PIB et pas l’inverse, « remettant en question le rôle jugé généralement important du capital et du progrès technique dans la croissance économique », et que les innovations ne se traduisent pas par une amélioration de l’efficactité énergétique de l’économie mondiale.

Il n’existerait, cependant, qu’un exemple de découplage entre croissance du PIB et émissions de CO2, c’est le cas de l’Union européenne entre 1996-2007. Cependant, dans le même temps, il y a eu délocalisation et déplacement d’activités industriellesvers la Chine. Si bien qu’au final, au niveau mondial, le bilan est négatif.

Et s’il restait encore des illusions sur ce sujet, elles sont balayées par Richard Heindberg qui nous rappelle la relation entre la croissance du PIB, celle de la population et celle de la production d’énergie. La baisse inéluctable de la production de pétrole devrait entraîner une baisse des deux autres.

Si l’on considère uniquement le cas du pétrole, il faut considérer le taux de retour d’un investissement pour en obtenir, le EROI (« Energy Return On Investment ») ; il était de 1 l pour obtenir 75 l au milieu des années 1950, puis a baissé à 1 l pour 15 l, et n’a cessé de se détériorer avec les pétroles non conventionnels avec 1 l pour 4 l et atteint des niveaux très bas de 1 l pour 2 l avec les bioéthanols en Europe.

Mais ne nous faisons pas d’illusion, car cette « baisse tendancielle du EROI », concerne aussi les sources d’énergies renouvelables (hors hydraulique), avec un retour de 3 l pour 1 l en ce qui concerne l’EROI des centrales photovoltaïques en Espagne. Car, il faut tenir compte de tout le processus de production et de stockage. Bref, il faudra toujours plus d’énergie primaire pour produire la même quantité de biens et de services.

Dans tous les cas, on reste dans la vision économiste : l’importance accordée aux innovations techniques et l’instrument de mesure appelé PIB. Et toutes ces tentatives d’économie circulaire sont vouées à l’échec dans le cadre capitaliste.

Un autre oubli  : le rationnement  :

Dans une société relocalisée, au-delà de la satisfaction de besoins c’est la problématique de la disponibilité des ressources rares, ainsi que celle de l’intensité déchet qui va primer.

A partir du moment où l’on se pose la question des limites physiques de la planète et celle de réduire ou supprimer l’intensité ressources ou déchets d’un produit, alors on peut évoquer la nécessité de mettre en place une sorte de rationnement.

Le rationnement n’est pas nouveau dans notre histoire. Il y a déjà eu dans le passé des mesures prises pour faire face à la raréfaction de ressources rares, et notamment à cause des circonstances climatiques, des guerres, des catastrophes.Il s’est traduit par l’intervention du pouvoir politique dans l’économie, par le blocage des prix des denrées les plus indispensables (denrées périssables, combustibles, produits industriels…) et la mise en place de circuits de distributions spéciaux.

Devant la raréfaction des ressources, ou les conséquences de leur extraction sur l’environnement, nous sommes déjà obligés d’y recourir.

Nous assistons d’ores et déjà à la mise en place de mesures prises sous la nécessité, pour instaurer des quotas de capture de poissons en Europe. Même si le premier réflexe des gouvernements est de les réduire pour ne pas s’attirer trop les foudres des pêcheurs. Par exemple, pour 2015, alors que la Commission préconisait de réduire de 64 % les prélèvements de cabillaud dans l’Atlantique, la baisse ne sera finalement que de 26 %.

Sous d’autres cieux, et dans un tout autre registre, en Équateur, en 2007, le président socialiste Rafael Correa avait proposé, devant l’Assemblée générale des Nations unies, de maintenir 920 millions de barils de pétrole sous terre afin d’éviter l’émission d’environ 111 millions de tonnes de carbone. En échange, il acceptait le versement de dons via un « compte Yasuni » ouvert au PNUD. Mais à l’été 2013, seuls 10 millions de dollars avaient été versés, jugés insuffisants par le gouvernement équatorien qui réclamait 350 millions chaque année, d’autant plus qu’il s’était endetté pour mener ses programmes économiques et sociaux. Alors, le 15 août 2013, le président de l’Équateur a autorisé l’exploitation de la réserve dite ITT, située au cœur de la forêt amazonienne, dans le parc national du Yasuni. Un havre de verdure qui abrite plusieurs populations indigènes vivant en isolement volontaire et qui sert également de refuge à une grande biodiversité.

Au-delà de l’échec de cette proposition, qui n’était pas directement un rationnement, mais qui aurait dû entraîner des initiatives internationales dans ce sens, c’est déjà un premier pas vers une réflexion concernant le monde entier, relative à la gestion des ressources rares, et/ou polluantes, un premier pas vers des décisions de rationnement, c’est-à-dire de répartition de quotas de ce que l’on acceptera d’extraire.

3- Vers l’émancipation par la relocalisation ?

D’une critique de la dépossession vers une critique de l’inhabitabilité ?

L’histoire suit son cours, le sens de l’émancipation évolue. A l’origine, en tout cas dans la vulgate marxiste il était plus question de « dépossession  » et d’émancipation par rapport à cette dépossession. Un propriétaire du capital pouvait exploiter le travail et en extraire la plus value, le but de la lutte des classes, c’était de supprimer cette propriété privée du capital, afin de supprimer la « dépossession ». Celle-ci concernait non seulement la plus-value, mais aussi le pouvoir dans l’entreprise et le pouvoir en général. Dans une société bourgeoise le pouvoir est spécialisé, réservé à un groupe d’experts, comme la gestion d’une entreprise. Le monde de la dépossession est dominé par le quantitatif et par l’économisme. La politique n’est que gestion de celle-ci, la vie privée et la dictature de l’économique domine la vie publique.

Mais, avec le déferlement technique propre à la société bourgeoise, l’activité productive est devenue de plus en plus destructrice comme expliqué ci-dessus, le monde de plus en plus artificiel, virtuel. Les accidents, les dégats du Progrès se sont multipliés, la puissance de l’atome pourrait détruire toute vie sur terre. C’est au point que la question de l’habitabilité de notre planète est posée. Comment peut évoluer la lutte pour l’émancipation dans ce nouveau contexte ?

Il ne s’agit plus seulement de s’émanciper de la propriété privée du capital que des valeurs du capitalisme : croissance, instinct de mort, domination du travail abstrait sur le travail concret.

La relocalisation telle que nous la concevons, devrait imposer une gestion mondiale des ressources et pas un repli sur soi. C’est d’ailleurs, peut-être la seule planification que l’on pourrait accepter non point pour faire de la croissance, mais plutôt pour l’empêcher. Même si l’enjeu ne serait pas de produire plus, mais plutôt de rationner.

Elle devrait reprendre les recherches faites autour de l’écoconception de produit, mais dans un cadre non capitaliste et autogéré. Il s’agirait d’abord de mettre en oeuvre une véritable coopération territorialisée autour de la gestion de biorégions pour concevoir des produits et des services avec une intensité ressources rares et déchets la plus basse possible, avec un questionnement sur la finalité du travail, une « bifurcation » par rapport aux choix ayant été faits à partir d’une vision abstraite du travail. Autrement dit remplacer des valeurs « techno-centrées » par des valeurs autour du contrôle de la démesure.

Le travail tel qu’il est conçu dans la société capitaliste devrait disparaître, ni travail abstrait permettant de mesurer le coût d’une marchandise par rapport à une entreprise concurrente, ni simple travail concret. Il s’agirait du résultat d’une réflexion autour de l’habitabilité, comment rendre habitable, agréable notre Terre, eu égard à tous les legs que nous devrons gérer : déchets de toutes sortes, démantèlement des centrales nucléaires, etc….L’émancipation risque de ne pas être aussi radieuse que rêvée, mais nous pensons que l’humanité peut avoir encore un avenir, grâce à la relocalisation écologique et ouverte.