Reconversions professionnelles : ce que les néo-paysans nous enseignent sur le « militantisme existentiel »

Dans le cadre de notre dossier "alimentation et agriculture", Mathilde Girault, doctorante en études urbaines à l’université Lumière Lyon 2, a bien voulu nous proposer un article comparatif sur les reconversions de Bac +5 dans des métiers manuels, de gens de plus en plus jeunes, en reconversion avant même d’être "entré.es dans la carrière". Elle nous fait entr’apercevoir les nuances très fortes entre les reconversions des néo-paysans, choisissant la campagne et celles des néo-artisans ou des urbains agricoles qui demeurent en ville et dans leur monde d’origine. Au contraire, les néo-paysans ont une approche critique et subversive de l’agriculture et affirment des pratiques très vertueuses et dynamiques contemporaines autour de l’agroécologie et de la permaculture.

Les reconversion professionnelles des CSP et CSP+ vers les activités manuelles font l’apanage des médias, qu’il s’agisse du Monde, Socialter, France Culture... Les cadres SUP passent des CAP de cuisine ou boulangerie, ouvrent une fromagerie ou une brasserie, s’orientent vers la menuiserie ou la plomberie... Si cette dynamique rappelle l’ouverture de chambres d’hôtes et librairies dans les années 90, elle se différencie néanmoins sur trois points : ces reconversions concernent des actifs de plus en plus jeunes qui construisent une nouvelle activité professionnelle alors qu’autrefois il s’agissait plus souvent d’une pré-retraite ; elles concernent toujours les actifs de l’économie tertiaire mais impliquent de plus en plus de métiers techniques de l’ingénierie ; elles s’orientent davantage vers les métiers manuels et de l’alimentaire (avec un contact direct à une matière brute) que ceux du seul commerce.
Précocité, généralisation et matérialité signent ici une évolution dans la nature et l’ampleur des reconversions qui ne seraient plus motivées par l’ennui mais davantage par une quête de sens personnel. Pourquoi investir autant l’activité professionnelle dans une quête de sens personnel ? Nulle volonté de renouer avec quelques fantasmes d’une reconnaissance sociale par l’investissement professionnel ou d’un dévouement à l’intérêt général par les carrières dans le secteur social ou le service public, mais plutôt le constat d’un mal-être. L’émiettement de l’activité par l’hyper-spécialisation et la distanciation induite vis-à-vis du produit final (la séparation), la bureaucratisation des relations et la perte de confiance induite, conduisent ces actifs au même ressenti que celui des ouvriers spécialisés travaillant à la chaîne il y a un siècle. Autrement dit, ils n’arriveraient plus à situer leur contribution dans la chaîne de travail qui se compose d’une multitude d’activités professionnelles aux tâches déterminées. C’est un sentiment de perte de sens généralisé qui traversent ces « bull-shit jobs » (Graeber, 2013) et d’une manière générale l’ensemble des activités professionnelles, même manuelles (facturation, dossier de subvention agricole...) car la bureaucratisation est devenue un mode d’organisation (Hibou, 2013).
Mais les articles des médias se limitent souvent à une juxtaposition de récits biographiques, évitant ainsi toute montée en généralité : le récit biographique donne à voir une singularité. Dans un paradoxe auquel nous a habitué cette société de l’hyper-communication (Augé, 1992) et de l’accélération contrainte (Rosa, 2010), qui a fragilisé notre attention sans cesse appelée à se renouveler par de nouvelles informations et actualités (Citton, 2014), l’hyper-présence médiatique de ces récits nous rend aveugle à la portée critique et subversive de ces trajectoires. Critiques, ces trajectoires pointent les aberrations écologiques et politiques d’un productivisme tellement raffiné qu’il ne produit plus mais spécule, communique, manage, organise, gère... Subversives, ces trajectoires créent des formes d’action alternatives au capitalisme - comme des relations de coopération ou des réseaux d’entraide : cette somme de ruptures dans les trajectoires crée une réalité de plus en plus tangible (30% des installations agricoles le sont par des "néo-paysans" d’après d’Allens et Leclair, 2016 ; 15% des entreprises artisanales sont créées ou reprises par des néo-artisans selon Cassely, 2017). Ces trajectoires contribuent à cet égard à ce que Christian Arnsperger nomme un « militantisme existentiel » (2009), un style de vie nourri d’une critique politique et d’une vision collective.

La trajectoire des néo-paysans, c’est-à-dire de ces installations hors cadres familiaux, nous renseigne particulièrement sur la portée critique et subversive de certaines de ces reconversions professionnelles. Si la peur du déclassement social pourrait expliquer certaines d’entre elles (Cassely, 2017), elle ne peut expliquer le choix d’une installation paysanne au fin fond de la Creuse ou de l’Ardèche, dans l’invisibilité des médias et réseaux sociaux... A cet égard, les néo-paysans se différencient de deux autres mouvements a priori inscrits dans la même mutation : les reconversions professionnelles dans l’artisanat qui peuplent les métropoles d’une part, le développement de l’agriculture urbaine de l’autre.

Le néo-artisan métropolitain : nouvelle figure de la start-up.
Dans les métropoles, se multiplient les commerces et activités artisanales tenus par des actifs en reconversion : entre brasserie et torréfaction, fromagerie et boucherie, céramique et verrerie, macramé et bijouterie, coaching et développement personnel, sans compter les nombreux "food truck" et ateliers de réparation de vélo...
Se destinant à une clientèle souvent haut de gamme qui peut habiter dans les centres métropolitains, ces néo-artisans contribuent à une économie métropolitaine qui trie spatialement les populations par la spécialisation économique, des aménagements urbains destinés aux classes dites créatives, la gentrification immobilière de certains quartiers dits populaires, etc. (voir à ce sujet l’ouvrage à paraître de Guillaume Faburel sur les métropoles barbares). En atteste l’ancrage urbain de ces trajectoires (par exemple dans les ouvrages de Jean-Laurent Cassely, 2017, et Magali Perruchini, 2018), historiquement Brooklyn aux Etats-Unis et la rue des Martyrs à Paris pour la France. Ainsi, ces néo-artisans partagent les ressources économiques et les codes sociaux des milieux socio-professionnels qu’ils pensaient rejeter par leur reconversion.
S’ils n’ont pas quitté leur milieu socio-professionnel, ils en reprennent aussi les modèles économiques : sur le modèle de l’entreprenariat, ces néo-artisans créent leur activité, devenant la nouvelle figure de la "start up". Ils sont même rattrapés par quelques outils de la facilitation économique qui remplacent l’économie de proximité traditionnelle et de l’artisanat par la mise en réseau numérique avec des clients professionnels (architectes, décorateurs, restaurateurs...) (ex : les plateformes Faber Place et HopFab). Il n’est pas étonnant à cet égard que Paris-Match présente le néo-artisanat comme une exportation des logiques de mode à des savoir-faire artisanaux .
Or, la paysannerie est un modèle d’organisation sociale (collaboration, transmission du savoir, recherche d’un successeur et reprise d’activité...) qui s’oppose à cette économie métropolitaine. Elle repose sur un principe d’autonomie (même partielle, même restreinte à certains domaines) : les néo-paysans créent leurs produits qu’ils transforment parfois, mais ils sont au début de la chaîne du produit. Par là, ils éprouvent le sentiment de renverser la domination des métropoles qu’ils alimentent...

L’agriculture urbaine : produit de l’agriculture productiviste
L’installation en paysannerie de néophytes et l’agriculture urbaine semblent les facettes d’un même mouvement de renouvellement de l’agriculture conventionnelle.
En effet, les néo-paysans, par une agriculture essentiellement biologique et/ou en permaculture, interrogent l’agriculture conventionnelle avec ses représentations d’une « bonne » pratique (ex : labourage, désherbage) ; ils proposent, souvent par la contrainte (ex : difficultés d’accès à la terre, fermeture de certaines subventions à l’installation hors cadres familiaux et formations agricoles productivistes), une alternative à son modèle économique, notamment par des coopératives foncières, un cycle vertueux de polyculture, des circuits de vente directe (AMAP, marchés, vente à la ferme, magasin de producteurs en auto-gestion...).
Mais, à l’inverse, l’agriculture urbaine est davantage considérée comme une activité anecdotique qui ne peut pas être nourricière, du fait des contraintes foncières, en eau, en pollutions, etc. Elle est souvent ramenée à un loisir de citadins (ex : jardins partagés), mais surtout instrumentalisée par la production urbaine comme un verdissement des villes, avec par exemple des bergers urbains participant d’une représentation du paysage urbain comme une pelouse. L’agriculture urbaine n’est pas prise au sérieux comme activité économique, à moins d’investir dans de nouvelles technologies qui visent à améliorer sa productivité et donc sa reconnaissance dans la profession (ex : container à fraise d’Agricool ; culture verticale industrielle de la Ferme Urbaine de Lyon). En mettant en avant l’incapacité des villes à se nourrir elles-mêmes, l’agriculture urbaine vient justifier le productivisme agricole et le statut de dépendance des campagnes réduites à une fonction d’approvisionnement des villes.

Une peur du rural ?
Ne nous laissons pas bercer par les chants des sirènes médiatiques sur les reconversions professionnelles qui taisent les perspectives critiques et subversives des trajectoires néo-paysannes cherchant à sortir d’une économie productiviste. Pour autant, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain car les reconvertis choisissent aussi par manque de connaissance de s’implanter au coeur des métropoles : pour ces urbains ayant grandi, suivi leurs études et réalisé leurs premières expériences professionnelles dans ce milieu, le rural fait peur surtout lors d’une reconversion professionnelle (déjà source de bouleversements) et du lancement d’une activité économique (avec le supposé immobilisme rural). Interrogeons alors la domination urbaine dans nos imaginaires de la création...

Mathilde Girault

* Mathilde Girault a coordonné avec Guillaume Faburel, son directeur de thèse à Lyon, les Carnets de la Décroissance n°2 et n°3 consacrés à la métropolisation et à ses travers. On trouvera tout renseignement utile ici :
http://www.objectiondecroissance.org/category/carnets-de-la-decroissance/