Sur Anselm Jappe, avec Karl Marx et la Décroissance

, par nashtir togitichi

Sur Anselm Jappe , avec Marx et la Décroissance

"Et ils sciaient les branches sur lesquelles ils étaient assis tout en se criant leurs expériences l’un à l’autre pour scier plus efficacement. Et ils chutèrent dans les profondeurs. Et ceux qui les regardaient hochèrent la tête et continuèrent à scier plus efficacement." Bertolt Brecht

« Une très mauvaise manière de vivre ensemble … » : ainsi Anselm Jappe (1) introduit-il son exposé sur le capitalisme, un dimanche matin, à Montreuil, à la Parole errante. Pas vraiment un scoop, convenons-en. Rapacité des puissants, mécanismes intrinsèques ramenant aujourd’hui à la domination de la sphère financière sur le reste de la société - Etats compris-, spéculation et même possibilité accrue pour les classes dominantes d’échapper aux obligations légales - pensons à la fraude fiscale, aux « Panama Papers » par exemple : tableau d’un monde indéfendable. Et les inégalités s’accroissent encore depuis la fin des « trente glorieuses » (1945-1973) et l’avènement du néo-libéralisme triomphant. Mais s’il existe des mécanismes qui renforcent la domination des mêmes, tout ne se ramène t-il vraiment qu’à une question de domination, qu’à la lutte de classes ?

Une critique du capitalisme qui s’en tient à la seule dénonciation des
« banksters » occulte l’aveuglant « fait social total » (2) qu’il représente : un rapport capitaliste, un mode de production basé sur trois catégories fondamentales : l’argent, le travail et la valeur. Cette analyse fait appel au Marx du Tome 1 du Capital (1867) (3), au sous-titre essentiel « Critique de l’économie politique ». « Critique », et non pas « traité », souligne Anselm Jappe. Dans le premier chapitre, Marx analyse la doctrine économique bourgeoise et va chercher à faire apparaitre l’essence du capitalisme par une analyse des fondements de l’économie politique. D’où sa théorie de la valeur. Dans ce début du Capital, les différents acteurs sociaux n’existent pas, il n’y a ni bourgeois, ni prolétaires. Nul être humain n’apparaît : il n’y a que des marchandises (café, thé, tissus, fer) entre lesquelles s’établissent des rapports d’échange. Dans ces considérations abstraites, Marx met à nu un véritable noyau central autour de la nature du travail dont il fait apparaître un élément essentiel, la double nature, avec à la fois un côté abstrait et un côté concret.
Bien avant Marx, la distinction entre valeur d’usage et valeur d’échange existait déjà chez Aristote (4), qui critiquait la logique d’accumulation et exigeait que la production soit toujours soumise à un idéal de « vie bonne ». Bien avant Marx, cette double valeur des marchandises était bien établie. Marx, quant à lui, a découvert que cette double nature s’observe au sein même du travail.

Le travail n’est pas un étalon de mesure comme le pensaient les théoriciens libéraux de la « valeur travail », mais il est ce qui fonde la valeur. Il constitue en tant que travail abstrait (par opposition au travail concret ou « vivant » - simple activité sociale de transformation de la nature pour satisfaire ses besoins) cette abstraction de l’activité humaine permettant de rendre mesurables et d’échanger les produits du travail humain qui constitue la médiation sociale spécifique du capitalisme. Disons que si chaque travail est à la fois différent d’un autre d’un point de vue concret, du point de vue de l’exécution - la nature des opérations par exemple, et ce, dans n’importe quelle société - , chaque travail est aussi stricto sensu dépense d’énergie humaine. Et sous cet angle, tous les travaux se valent. La valeur, c’est la quantité de travail abstrait en tant qu’unique source de valorisation du capital. C’est-à-dire que le capitalisme repose sur l’absorption du travail concret par le travail abstrait, de la valeur d’usage par la valeur d’échange. La loi de la valeur consiste en cette norme universelle de régulation des pratiques sociales qui repose sur l’abstraction des particularités spécifiques propres à l’activité vitale de chaque individu. Dans le système capitaliste, tous les travaux sont interchangeables, ce n’est pas sans conséquence sur le plan de la vie en société.

Pour Jappe, il faudrait à terme arriver à l’abolition de ces catégories (argent, travail, valeur), ces facteurs de base qui détournent l’activité sociale vers des formes qui créent une indifférence structurelle au contenu de la production en faveur de leur forme abstraite. Et cela est reproduit par tous les participants à cette production et tant que la vie sociale sera basée sur ces catégories, on ne pourra rien changer, la structure de la société reproduira toujours les mêmes formes de domination. Bien des échecs historiques de révolutions en témoignent.
Le peuple a globalement accepté le capitalisme. Car il est efficace, c’est le moins qul’on puisse dire ! Il a favorisé la croissance, il a permis d’élever le niveau de vie moyen, il a, par la multiplication des marchandises dont les coûts de fabrication baissaient, permis d’augmenter la production et la consommation très au-delà des besoins élémentaires. Mais le vent a tourné. La croissance est en berne, la consommation au point mort, la misère gagne nos centres-villes et les inégalités économiques et sociales s’aggravent. Parallèlement, c’est l’explosion de la spéculation et l’emprise de la finance sur l’économie réelle.

Contrairement à une critique « de gauche » ou marxiste « orthodoxe », ce capitalisme financier n’est pas une dérive du capitalisme, mais bien une fuite en avant pour qu’il survive. L’emprise de la finance est la prolongation inévitable du capitalisme et, en quelque sorte, sa béquille. Si le système marchand a recours depuis longtemps à la spéculation et au crédit pour se refinancer, cette financiarisation des économies n’est qu’une façon de retarder l’échéance d’une chute annoncée.
Car si le capitalisme, qui transforme le travail abstrait en valeur a besoin de grandir tout le temps, ce système n’est pas stable. L’argent est le moteur de la production et les choses concrètes ne sont en quelque sorte qu’un « mal nécessaire », l’important est de faire un bénéfice et le système qui transforme le travail abstrait en valeur a besoin de s’agrandir tout le temps. L’argent, par nature illimité, est purement quantitatif. Ce système obéit donc à quelque chose qui veut grandir à tout prix. Une vraie tumeur cancéreuse !

Grand risque donc pour la nature et les personnes ! La nature : car la croissance infinie entraîne l’écocide, l’épuisement des ressources, ce courant de la
« critique de la valeur » nourrit le corpus du courant de la décroissance. Les personnes : car déjà ceux-celles qui cherchent du sens à leur travail, doivent d’abord gagner leur pain, travailler à tout prix et « donner du sens » à son travail pose souvent problème.
Quant à la critique marxiste « orthodoxe », communiste ou libertaire, qui prône la seule lutte de classes et la libération des « forces productives », elle est dans une impasse : la cabine de régie du capitalisme est vide. Personne ne contrôle, même pas de très puissants capitalistes. La chasse aux coupables est un fantasme souvent naïf, parfois même antisémite (pensons à une certaine Droite anticapitaliste). Mettre dans le circuit l’argent des marchés pour diminuer les inégalités est également illusoire et dangereux : l’argent des banques, l’argent de la dette (colossale, la dette des Etats correspond aujourd’hui à près de 3 fois le PIB mondial) est fictif.

Reprenons. Le capitalisme est un système en crise permanente depuis le début. Avec une bombe à retardement dans sa propre structure. Il y a ce qui donne de la valeur à la marchandise, c’est le côté abstrait du travail mais à la base, c’est le travail vivant, donc le travail au moment de son exécution. Ensuite, les machines ne créent pas de valeur supplémentaire, donc le travail vivant est la seule source de plus-value, le travail vivant est le moteur du capitalisme.
Cela a posé depuis le début un problème très délicat pour l’accumulation capitaliste. Deux données essentielles : d’abord faire travailler le plus possible pour avoir le plus de surtravail possible à exploiter, ensuite, les machines (le capitalisme est lié à la révolution industrielle) ont pour but d’économiser du travail. Donc, le premier capitaliste qui utilise la première des machines gagne un profit supplémentaire : les ouvriers qui travaillent sur les machines vont produire beaucoup plus que les autres, ce qui permet à l’employeur de vendre meilleur marché (hausse de productivité) et de battre la concurrence car jamais une machine permettant d’économiser du travail ne s’est pas trouvée, à un moment, intégrée au processus de production ! Chaque nouvelle invention, chaque nouvelle machine a économisé du travail : chaque marchandise contient moins de travail et donc moins de surtravail et engendre ainsi moins de profit, en remplaçant ainsi le travail vivant par le travail mort, on a fait aussi baisser, à la longue, la quantité de travail vivant et donc la source du profit. On voit que le serpent se mord la queue… Il finit par se manger les dents !

Ce n’est pas évident pour le capitaliste car son intérêt immédiat est bien d’utiliser les machines. Mais quand les machines se généralisent, les niveaux de profits diminuent pour tous, s’égalisent entre eux… ce qui veut dire, d’une certaine manière, que le capitalisme a, dès le début, été assis sur la branche qu’il sciait tout le temps.
Longtemps, le capitalisme a compensé cette baisse de la partie de profit dans chaque marchandise particulière par une augmentation considérable de la masse des marchandises produites. On a aujourd’hui, en conséquence, la destruction de la nature et l’épuisement des ressources ! Le même système a engendré l’impérialisme et les guerres... Parallèlement à cette extension, cette diminution du travail employé est une menace mortelle pour le capitalisme, le système est bientôt exsangue, comme un moteur sans essence, sans travail vivant à exploiter. C’est en élargissant la production que cette baisse de profit mortelle a été freinée. Et Il y a une chute énorme du travail dans le monde entier. Il y a aussi beaucoup de monde, beaucoup de pression de population sur les écosystèmes. Alors oui, le capitalisme ne peut que croître, la recherche de la croissance lui est consubstantielle, et s’il est évident que la croissance ne peut continuer toujours, le choix de la décroissance ne peut être qu’anticapitaliste.

Notons en passant que la dimension démocratique du système capitaliste s’éloigne : le niveau colossal des dettes des Etats démontre que ce ne sont pas les élus qui gouvernent, mais les marchés financiers, les « gens de marché » devenus des citoyens bien plus puissants que les citoyens réels. Au niveau de l’Etat, dans l’histoire récente du capitalisme, nous sommes passés d’un Etat fiscal qui finance ses dépenses publiques par des prélèvements obligatoires à un Etat débiteur, à partir du moment où les pouvoirs publics se sont appuyés sur la dette pour maintenir les réformes sociales et ainsi s’offrir un consensus à crédit. Aujourd’hui l’Etat débiteur s’est imposé une dette consolidée, et cet Etat ne cesse de se refinancer par les marchés financiers et se trouve donc obligé de donner des gages, toujours, à ses prêteurs. Les gouvernants sont réduits à être des agents passifs qui doivent satisfaire les exigences des « gens de marché ». L’Etat se dit toujours démocratique mais dans les faits, les décisions politiques ne sont plus celles de la souveraineté populaire, ce sont celles qui permettent de conserver la confiance des prêteurs : ainsi la protection sociale et la place des services publics sont peu à peu réduits. Et les règles qui contraignent les choix budgétaires ne sont pas validées par un vote direct. On a bien vu les dispositions du Traité Constitutionnel européen rejetées en France, par les électeurs, lors du Référendum de 2005, ratifiées ensuite par la voie parlementaire, en 2007, sous la forme du Traité de Lisbonne. On a vu, plus récemment, la Grèce mise au pas par un traité économico-politique avec la Commission Européenne (l’Euro-groupe) et le FMI (une aide financière contre des réductions de dépense publique et la privatisation du patrimoine national), faisant fi du vote démocratique et souverain du peuple grec.
Démocratie... démocrature …Fermez le ban ! Gébé avait raison ! A nous l’An 01 ! (5)

Nashtir Togitichi

Notes :
1) Anselm Jappe : né en 1962, universitaire italien, philosophe, un des chefs de file d’une nouvelle critique radicale du capitalisme sur la base de la valeur au sens économique, la "nouvelle critique de la valeur".
2) Forgé par Marcel Mauss, à la fois outil méthodologique et concept de sciences humaines, le fait social total, permet à l’objet d’étude de se dévoiler lui-même. C’est l’individu qui donne un sens à sa pratique, et non le chercheur. Pour Marcel Mauss, la société s’étudie dans son ensemble par une décomposition, puis une recomposition du tout. Ce sont des systèmes sociaux entiers, des touts, dont on doit chercher à recomposer le sens en décrivant leur fonctionnement. Par conséquent, le fait social total se reconnaît à sa caractéristique de concerner tous les membres d’une société et de dire quelque chose sur tous ces membres. Par exemple, le don est un fait social total car il peut être étendu à tous les domaines sociaux (juridique, politique, économique, matrimonial...). Le rôle du scientifique ou du sociologue est précisément de déceler ce qu’il dit.
3) Karl Marx : Le Capital Livre I, chapitre 1 qu’on peut trouver dans plusieurs éditions ou en ligne ici http://pcf5.over-blog.fr/pages/Karl_Marx_Le_Capital_livre_I_chapitre_1_la_marchandise-509793.html
4) Aristote : L’éthique à Nicomaque , Ed. Vrin, 1994
5) L’An 01 est un film de 1973, réalisé par Jacques Doillon. Il est adapté de la bande dessinée L’An 01 de Gébé. Son sous-titre fameux était tout un programme, encore valable : "on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste".