Tribulations d’un chariot #3

, par Emmanuel Desestré

Qui se retrouve chocolat en 2008 ?

Il y a de cela quelques années, je soutenais un ami qui se lançait dans la chocolaterie. Sérieux et inventif, il travaillait avec les meilleures provenances de cacao. À l’heure de ma pause où le café méridien me poussait jusque dans son échoppe, j’entamais souvent des discussions sur ce produit miraculeux qu’est le chocolat. Il me lança l’air désolé qu’il allait devoir augmenter ses prix, les cacaos d’Afrique ayant subi une baisse de production importante. La conséquence était évidente, le marché du cacao allait flamber. Je m’étonnais, lui qui n’utilisait que des pures provenances d’Amérique centrale… avait-il changé de façon de travailler ? Non.

Voilà comment un jeune artisan scrupuleux, désireux de n’utiliser que des matières premières de qualité, se retrouve pris au dépourvu par l’industrie : mon ami n’achète que du criollo à un fournisseur de chocolat de couverture (importateur qui transforme les fèves en chocolat pour les pâtissiers, chocolatiers etc.). Le criollo est le meilleur cépage de cacao mais aussi le plus fragile. Il ne représente au mieux que 5% de la production mondiale. Impropre à la culture à grande échelle, il est cultivé par des exploitations de taille modeste, surtout en Amérique centrale et à Madagascar. Ces exploitations ont donc plus de force dans leurs négociations avec les acheteurs que les exploitations industrielles : ils sont nombreux, produisent peu mais un cacao de grande qualité et offrent moins de prise à l’industrie de masse.

Ce qui est dramatique dans tout cela, c’est que la grande industrie agro-alimentaire, qui fait son beurre avec la production massive d’Afrique (Côte-d’Ivoire, Ghana, etc.), répercute ses augmentations de prix sur la production de niche. Comment de petits artisans, soucieux des conditions de production — notons ici que sont souvent pointées du doigts les conditions de travail en Côte d’Ivoire, le trafic d’enfants, l’esclavage, voir ici — comme du goût de leurs clients, peuvent-ils avoir à subir les conséquences de l’industrie cacaoyère ? En vertu de quoi sont-ils responsables à la fois des conditions d’exploitation du cacao en Afrique et de la désastreuse gestion du cheptel de cacaoyers africains ? Les intermédiaires, toujours les intermédiaires…

Cabosse