Tu n’as rien vu à Fukushima. FSM nucléaire, Tokyo 2016

, par pasquinet

Forum Social Mondial, sur le thème du nucléaire à Tokyo du 22 au 28 mars 2016

Japon, l’impossible retour à la normale…et la tentative de rendre l’extraordinaire, ordinaire.

Je suis allé au Forum Social Mondial uniquement sur une seule thématique, celle du nucléaire, organisé à Tokyo pour la première fois.
De nombreux intervenants, des travailleurs du nucléaire de différents pays : Corée, Japon, France notamment, des analyses sur le long terme du nucléaire, en particulier de la part des Japonais.
Une visite à Fukushima a aussi été organisée. Le Forum s’est terminé par la participation à une manifestation antinucléaire à Tokyo.

Dès l’ouverture le ton fut donné par Chico Whitaker qui en fixa les cinq objectifs :

- développer des actions communes contre les ventes et achats de réacteurs nucléaires
- démonter les mythes sur le nucléaire (pas chèr, propre, sûr, et comme solution aux émissions de gaz à effet de serre).
- écouter des témoignages sur les souffrances suite aux accidents.
- échanger des informations sur le rejet du nucléaire par les populations
- proposer des alternatives au nucléaire.

Ce FSM a débouché sur un appel à la création d’un réseau mondial antinucléaire, déjà mis sur le site de « la Gueule Ouverte ».

Premier constat : le Japon est un pays qui a sans doute eu la plus grande « expérience » du nucléaire, mais en tant que victime : bombes atomiques de Hiroshima et Nagasaki, irradiations suite à la Bombe de Bikini, et en 2011 catastrophe de Fukushima.

Le 1er mars 1954, les Américains se sont livrés à l’explosion d’une bombe H dans l’atoll de Bikini. Tout l’Océan Pacifique fut contaminé, ainsi que 1 400 bateaux japonais. 62 ans après, « l’assistance aux marins victimes de la radioactivité commence à peine » , signe que cet évènement n’est toujours pas terminé.
Sur 2000 essais dans l’athmosphère, la majorité ont contaminés l’hémisphère nord. Dans le Pacifique, de 1948 à 1958, les Américains ont effectué 67 essais, et si on ajoute les essais britanniques et français dans le Pacifique on arrive à 130 essais. On en connait très mal les conséquences.
Toutefois, même si l’incident du bateau de pèche irradié « Daigofuku ryumaru » a été le début d’une prise de conscience de la réalité des essais de la bombe atomique, et de la naissance d’un mouvement international pacifiste, aujourd’hui il n’en reste plus grand chose. C’est aussi le point de départ de la prise de conscience des dangers des radiations en période de paix et des recherches sur l’irradiation atomique.

Malgré cela, l’atonie populaire est remarquable , et même nous avons assisté lors des dernières élections législatives, à la reconduction du gouvernement le plus pronucléaire du Japon, avec comme premier ministre le va t’en guerre Abe qui a déjà réussi à faire passer une loi remettant en cause une partie de l’article 9 de la constitution qui interdit les interventions militaires japonaises à l’extérieur du pays. Mais pourquoi malgré tout ceci, le redémarrage a t’il pu avoir lieu au Japon ?

La thèse officielle présentée en ce lieu, c’est que les Japonais ont d’abord été bernés par le mythe de « l’atome pour la paix » (« Atom for peace ») lancé par Eisenhower dans les années 50.
Avec la politique américaine de « l’atome pour la paix », débute la concurrence nucléaire entre l’est et l’ouest, l’explosion des essais de la bombe, des investissements importants sont prévus pour le nucléaire « civil » par le gouvernement Nakasone (235 millions de Yen). Les principaux médias (Yomiuri shimbun, Japan TV, etc.) se déchaînent autour de « l’énergie de rêve ».
On cite aussi l’accord de coopération atomique entre les USA et le Japon, de 1985, reconduit en 1988/07, renouvelable en 2018/08, ce qui revient pour le Japon à « détenir potentiellement » la bombe atomique.

Dans les deux cas, on prend les Japonais pour des imbéciles et ils marchent à chaque fois….Peut-on vraiment croire que les Japonais sont si naifs que cela ? Mais si ce n’est pas le cas pourquoi soutiennent-ils une activité aussi dangereuse ? Peut-être tout simplement leur sensibilité est-elle aussi émoussée que celle du peuple français et qu’ils n’ont pas encore pris conscience de ce qu’est vraiment une catastrophe nucléaire ?

Pour l’instant la riposte est restée morale et juridique. Il y a l’enjeu de la norme officielle, elle est de 1 mSv/an comme en France, contre 5 mSv/an comme après l’accident de Tchernobyl, sachant que pour empêcher les gens d’être évacués on a porté cette limite à 20mSV/an pour les populations au Japon, soit encore 4 fois plus qu’en ex-URSS où certains demandaient déjà qu’on évacue à partir de 1 mSV/an, ce qui entraina l’opposition de scientifiques occidentaux dont notre Pellerin national.
Il y a aussi l’enjeu de la responsabilité, on a porté plainte contre les patrons de Tepco parce qu’ils ont essayé de fuir leur responsabilité. 4100 preuves ont été apportées montrant qu’ils n’avaient pas fait ce qu’il fallait pour protéger la centrale du Tsunami. Et pourtant au bout de 5 ans, toujours aucun responsable de l’accident n’a été désigné.

Alors qui est vraiment responsable ? Le patronat de Tepco ? Ses actionnaires ? Ses employés ? Le peuple japonais ? Les nucléocrates français ? Les américains ? L’AIEA ? On ne le sait toujours pas aujourd’hui, on a l’impression que tout le monde est débordé, débordé par le tsunami, débordé par la technique nucléaire, débordé par le monde de la technique tout court….Ou bien s’en moque.

Aujourd’hui cette irresponsabilité continue, les Japonais ont élu le gouvernement le plus pronucléaire après l’accident de Fukushima, et ils sont peu nombreux à s’opposer au retour des réfugiés dans les zones évacuées….

Pourtant c’est ce qui se passe, les réfugiés reviennent car le gouvernement les y contraint. Les zones évacuées, les zônes contaminées, parlons-en ! Nous sommes allés à Fukushima, à Tomioka, à 7,5 km de la centrale de Fukushima. Nous avons roulé sur des autoroutes, vu deux panneaux électroniques géants qui affichaient le niveau de radioactivité ambiant, dans les champs des sacs de 1 m 3 de déchets radioactifs, par centaines, par milliers disséminés un peu partout, on dit qu’il y en aurait plus d’un million !
Nous nous sommes arrêtés à Tomioka, devant une gare détruite par le tsunami sur une petite place « nettoyée », mais un panneau électronique affichait quand même 0,22 microSv/h (soit un peu plus de 20 fois la radioactivité naturelle à Paris) et quand on s’éloignait un peu de ce panneau, les niveaux montaient…Dans le village, des maisons aux toitures qui s’effondrent, et pourtant on essaye d’y faire revenir la population…Comment peut-on vivre dans un endroit où lorsqu’on s’écarte des routes on trouve des niveaux de contamination élevés, et où l’on peut inhaler des radionucléides très dangereux ?
On veut faire revenir la population en prévision des Jeux Olympiques qui auront lieu à Tokyo en 2020. Pour y arriver il faut que tout soit normalisé…A Tomioka, à la maison du bien-être pour les travailleurs, l’avocat nous parle du procès pour obtenir que les « responsables » soient punis, de l’absence de résultat au bout de cinq années de procés. Mme Masumi Kohata, nous fait un discours, elle s’est présentée aux élections locales et a obtenu la deuxième place derrière le Komeito ! Elle s’oppose au nucléaire, et elle n’a rien d’une pétroleuse, et pourtant elle n’a obtenu que la deuxième place, dans un endroit ayant subi une catastrophe nucléaire !

Les travailleurs du nucléaire :

Les travailleurs du nucléaire sont les premières victimes, ce sont des « liquidateurs », ils s’occupent de la décontamination, et la majorité travaillent en CDD, sans sécurité sociale, dès qu’ils ont pris leur dose, ils s’en vont.
Entre le 11 mars 2011 et le 30 mars 2012, sur 20 549 travailleurs, 17 172 étaient des CDD d’entreprises sous-traitantes et 3 377 des employés de Tepco. Les employés de Tepco ont pris en moyenne 24,73 mSV, et les autres 9,52 mSv, cependant quand on y regarde de plus près, 5 346 travailleurs précaires (31 %) ont reçu plus de 10 mSv, contre 1 701 travailleurs en CDI (50 %) , en moyenne les travailleurs ont pris 12 mSv .

La dose maximale admissible pour les populations en dehors des expositions médicales et naturelles, est de 1 mSv par an en France et pour les travailleurs, en période « normale », de 20 mSV/an. Au Japon, les travailleurs peuvent recevoir jusqu’à 250 mSv/an, toujours d’après ces statistiques plus de 2 860 travailleurs auraient été exposés à plus de 20 mSv, dont 77 % de travailleurs précaires, et quasi-égalité entre CDD et CDI par rapport aux deux cohortes (12 % des CDD et 18 % des CDI)….

Il s’agit de mesures officielles et elles sont certainement sous-estimées, car « la tentation de tricher peut être grande », pour les travailleurs et leurs chefs. D’ailleurs un rapport gouvernemental rapporte que Tepco avait sous estimé les doses reçues par un tiers des travailleurs en 2013. Tout cela fait dire à M. Ikeda Minoru qui a travaillé en tant que CDD à la centrale de Fukushima : « Au Japon, il n’y a pas de syndicat, et on ne peut pas s’exprimer. On nous jette, sans indemnisation. »

D’après une autre source , en 2016, « Fukushima (la centrale) est animée par l’activité de 7000 travailleurs, beaucoup plus qu’avant le désastre et deux fois plus qu’il y a deux ans. La ville d’IWAKI au sud (de Fukushima) est devenue une sorte de village pour travailleurs. A l’aube, des camping car et des bus se suivent en rang pour amener les travailleurs à la centrale », ils passent par des endroits où on leur remet l’équipement protecteur.

L’autre problème posé à Fukushima, c’est celui de l’eau.

L’eau est le plus grand défi à Fukushima, on l’utilise pour refroidir les coeurs fondus et éviter une surchauffe, et ensuite il faut l’évacuer et la recycler dans les réacteurs. Mais il y a des fuites…car les batiments sont endommagés. Alors comme les shadocks autrefois, il faut pomper, 720 tonnes d’eau par jour, et stoker, et en mars 2016, déjà plus de 1000 de ces citernes avaient été remplies, et comme il n’y en a pas assez, alors on relache 2000 tonnes d’eau dans l’océan chaque semaine, de l’eau radioactive bien entendu.

Les travailleurs des autres pays :

Même si l’on commence à savoir beaucoup de choses sur l’accident de Tchernobyl, il est toujours intéressant d’écouter un ancien travailleur de la centrale ou bien un ancien liquidateur.
Valentin Helmanchuk, 65 ans, avait 27 ans lorsqu’il commença à travailler au fonctionnement du réacteur numéro 1 de Tchernobyl.
Le matin de l’accident, le 26 avril, il attendait le bus de 7h pour l’emmener à la centrale, mais il n’est jamais venu. Il habitait à 1,5 km de la centrale, à Pripryat. Il avait un enfant de 9 mois, et sa femme, et il pensa retourner chez lui pour lui dire que quelque chose d’étrange avait du se passer, mais il décida d’attendre. Finalement, le bus est venu, mais il n’a pas pris le même chemin. Lui et les autres occupants du bus ont pris de l’iode. L’équipe de sécurité qui avait été disposé dans la centrale était partie. Il téléphona chez lui, lui-même n’était pas membre de l’équipe de sureté, mais il fit le travail à leur place. Déjà, les plus nerveux, s’étaient enfuis. Avec ceux qui restaient, il commença à s’occuper de la gestion de l’accident. Il y avait deux appareils de mesure de la radioactivité, mais tous les deux étaient hors d’usage, toutefois, ils indiquaient 1000 Roentgen (10 Sv ou 10 000 milSv, sachant que 5 Sieverts seraient fatals à 50 % des gens !) l’un s’était arrêté de fonctionner à cause du niveau élevé de radioactivité, l’autre était tombé à terre dans une pièce où ils ne purent pas aller.
Le 1èr Mai, pour cause de congé il quitta la centrale. Sa femme et son enfant s’étaient réfugiés dans leur famille. Par la suite il demanda à retourner à la centrale, mais comme il avait été trop exposé on ne l’y autorisa pas. Il retourna donc à Valensk où il s’était réfugié à 60 km de la centrale. On ne lui donna qu’une indication de son irradiation très en dessous de ce qu’il avait subi. Sa santé qui était excellente avant l’accident, commença à décliner, la vue d’abord a baissé, il a eu des hémorragies nasales (épitaxies). Le nuage radioactif recouvrant Valensk, il se sauva à Jitomil.
A l’automne 1986, sa pression artérielle était de 12/22, et il avait mal au coeur. Il commença à prendre des médicaments et pour la première fois il dut aller voir le médecin. Par la suite il alla au centre de recherche sur la radioactivité de Kiev où on lui dit que tous ses organes étaient atteints. Son domicile fut transféré à Kiev, au ministère de l’énergie, mais il refusa pour aller travailler au centre d’électricité de Jitomil. Aujourd’hui le moindre effort est insupportable pour son coeur. Il reçoit aujourd’hui une pension de 5000 Hryvnia, mais pour ses soins il en utilise 1000.

Mikhola Vosniak, avait lui 22 ans quand il a commencé à travailler dans le nucléaire, puis il est devenu militaire, en charge de la sécurité de la centrale, et durant six mois par an responsable magasinier. Son lieu de travail était éloigné de 1,5 km de la centrale. Il devait gérer le matériel nécessaire aux militaires. Le 26 avril 1986 il était à la centrale, et il devait trouver un endroit pour installer le camp de l’équipe venue de Kiev. L’endroit était contaminé, avec des niveaux de l’ordre de 200 à 500 Roentgen. Il a pu emmener sa femme qui était à Pripiat à Obulchi. Après l’accident, il est resté trois jours sur son lieu de travail, et le premier jour il est même allé à la centrale. Là il y avait des gens qui s’étaient évanouis. Il y avait des doses de 50 Roentgen/heure (500 miliSv/h ! l’exposition naturelle est de 0,114 microSv/h). Il a eu des nausés, il a vomi. Le 5 mai, il fut examiné à l’hopital militaire de Kiev. Le 31 juillet, dans un endroit éloigné d’un km de la centrale de Tchernobyl il travailla au transfert de matériel vers Kiev, il a compris qu’il avait pris une dose de 60 roentgen (600 miliSv !). Il a été décoré de la médaille militaire de deuxième niveau. Ensuite, en 1987, son état de s’est dégradé : hypertension, pouls irrégulier, névroses, maladies nerveuses, problèmes de thyroides, etc. En juin 1986, il est sorti de l’hopital militaire de Kiev et il est devenu gardien, puis maton. Reconnu « invalide », il reçoit une pension depuis 1992.
Cette année il fut reconnu comme victime de Tchernobyl. Il reçoit une pension de 2850 Hryvnia, en plus d’un salaire de 1500 Hryvnia en tant que gardien d’un orphelinat. Il ne paye pas pour son loyer, ni pour les transports en commun.

Quid de la Corée ?
Kim Doo Cheon travaille depuis 2002 dans une centrale nucléaire, il a 49 ans. Il s’occupe du traitement des eaux des centrales nucléaires, et est responsable du syndicat du traitement des eaux des centrales nucléaires.
La Corée a aujourd’hui 24 réacteurs qui produisent 30 % de l’électricité du pays. Leur puissance est d’environ 22 GWé. Quatre nouveux réacteurs seront mis en service en 2016, malgré une nette opposition concrétisée dans un référendum où 91 % des électeurs s’étaient opposés à un projet de deux réacteurs.
Comment est organisée la gestion de ces réacteurs ?
Tout le travail de préparatif et de gestion de l’irradiation est effectué par des sous-traitants. Les employés de ces entreprises signent des contrats de 1 à 3 ans avec la principale entreprise d’électricité KHNP. A chaque fois qu’ils signent un nouveau contrat, ils changent d’entreprise. Et donc contre leur grè, la plupart des employés des centrales nucléaires sont des employés en CDD.
Pour gérer un réacteur, il faut en moyenne 700 employés. En moyenne il y a 320 CDI par réacteurs, si on exclut 200 employés de la filiale KPS qui ne s’occupe que des équipements électriques, environ 30 % des travailleurs sont dans des entreprises de la sous-traitance et avec un emploi temporaire. Depuis 2005, ce nombre s’est élevé à 40 %.
Ce genre d’employés s’élève au double de la moyenne des autres pays de l’OCDE (11,8 %). D’après celle-ci en aout 2013, il y avait 22,4 % de travailleurs en CDD, c’est à dire au 4ème rang parmi les 28 pays adhérents à l’OCDE. Le Chili atteint les 29,7 %, la Pologne 26,9 %, l’Espagne 23,1 %, les Pays-Bas 20,6 %, la France 16,5 %, l’Allemagne 13,4 %, l’Italie 13,2 % (mais les entreprises clandestines sont nombreuses), le Canada 13,4 %. Pour le Japon, en 2012, il y avait 13,7 %, au Royaume-Uni 6,2 %, en Belgique 8,2 %, etc. De plus l’Europe est dominée par le principe du même salaire horaire pour tous, ce qui n’est pas le cas de la Corée.
Mais regardons de plus près ce qu’il en est dans les centrales nucléaires :
La différence de salaire était toujours de 47,9 % entre les employés en CDI et ceux en CDD en 2011. Mais les différences les plus importantes ne sont pas que salariales, elles concernent la possibilité de valoriser l’expérience dans un cas et pas dans l’autre, l’emploi à vie dans un cas et l’instabilité dans l’autre, etc…
Mais le plus étrange et que même si ces employés précaires ont commencé à lutter, ils ne le font pas contre le nucléaire, ni contre le système à l’origine de la création de cette « armée de réserve », mais juste pour obtenir les mêmes avantages que les travailleurs en CDD….Et ils en appellent aux instances nucléaires internationales (WNA, NRC, et à tous les Etats pour obtenir l’interdiction du CDD. Ils demandent aussi une protection de l’humanité de l’atome, et « qu’on utilise en toute sureté le nucléaire »….
Et en France ?
Philippe Billard (50 ans), comme ses camarades Japonais, appelle clairement à l’arrêt du nucléaire. Philippe a été un travailleur dans la sous-traitance, il se considère comme un « liquidateur ». Il est syndiqué à la CGT. « Quand un employé de la sous-traitance se plaint de maladie, on ne trouve plus de responsable ».
Dans le nucléaire, en France, le recours à la sous-traitance s’est développé à partir des années 80, juste après la victoire de la gauche…Et à partir de 1988, son essor se confirme de façon nette. En 5 ans, le recours à la sous-traitance est passé de 20 à 80 % pour les travaux de maintenance. En procédant ainsi, EDF affirme avoir trouvé la solution au conflit entre le maintien de la sécurité maximale et la « rationalisation » ou la baisse des coûts de maintenance, propre à toutes entreprises capitalistes. Entre temps, il y a eu les accidents de TMI et de Tchernobyl qui ont entrainé la multiplication des vérifications, et les revendications des employés d’EDF d’améliorer leur sécurité. En particulier, dans les endroits les plus dangereux de la centrale, où se sont multipliés les vérifications et bien entendu ce fut pour les employés de la sous-traitance. S’il est possible de mécaniser beaucoup de travaux, c’est plus difficile pour les travaux de maintenance et donc la solution est de multiplier les intervenants et de réduire les temps d’exposition pour chaque intervenant. Mais dans ce cas, le nombre d’individus ne pouvant plus entrer en zones exposées augmentant, s’il est employé d’EDF, ça risquerait de créer un nombre très important d’individus inemployables, et une augmentation des coûts.
Par conséquent, surtout à partir des années 90 la dangerosité a été externalisée dans les entreprises de la sous-traitance afin de mieux protéger les employés d’EDF. Les employés de la sous-traitance sont traités comme de « la viande à rem » selon l’expression consacrée….De plus, comme leur situation est précaire, ils doivent faire attention à être le moins exposés qu’il est possible (!), car si la dose maximale annuelle a été fixée à 20 mSv, sur cinq ans on ne doit pas dépasser 100 mSv, sous peine de perdre son travail. Si au début, il y avait beaucoup de travailleurs étrangers, sans qualification et parfois ne connaissant même pas le français, plus récemment on voit arriver des employés plus qualifiés à cause du chomage. Il y aurait environ 22 000 travailleurs dans la sous-traitance nucléaire, certains sont des « nomades », contraints à aller s’employer dans les centrales de toute la France, d’autres comme Philippe Billard plus stables. Mais pour beaucoup, il n’y a pas de vie de famille, on y retourne un fois par semaine et/ou on vit en caravane.
Normalement dans le droit du travail français, les travailleurs sont protégés en cas de cancer. Cependant, dans le nucléaire, les normes sont recommandées par un organisme international (CPRI).
Quand on dit que le risque d’exposition doit rester dans les limites du seuil de tolérance, cela ne signifie pas qu’il ne doit pas y avoir de risque pour la santé, mais que s’il y a des décés suite à une exposition ils doivent être égaux ou inférieurs à un nombre de décés « acceptés » pour une population donnée. C’est d’ailleurs le sens du principe ALARA (« As Low As Reasonnably Achievable ») défini par la CIPR. Ce principe, qu’une activité industrielle doit s’accompagner de victimes caractérise la société industrielle dans son ensemble. En fait, cette société gènère des crimes impunis.
Annie Thébaut-Mony a étudié le cas de 87 travailleurs de 1988 à 1994. Elle s’est appuyée sur le diagnostic des 103 médecins ayant suivi ces malades. FInalement, elle a remarqué la précarité de ces gens, car seulement 12 d’entre eux étaient resté dans la même entreprises durant les 6 années de l’étude. Cette précarité explique la difficulté de suivre ce genre de travailleurs.
Ils ont longtemps été oubliés à la fois par les syndicats et par le mouvement antinucléaire. Il a fallu qu’ils se défendent eux-mêmes, qu’ils créent en 2008 à Fécamp une « association citoyenne de défense de la santé des travailleurs de la sous-traitance dans les centrales nucléaires ».
Philippe Billard a travaillé dans la sous traitance pour le nucléaire de 1985 à 2006.
Il ne se bat pas seulement pour sa santé, mais pour celle de tous les travailleurs. Une de leur revendication, c’est un suivi des travailleurs précaires durant toute leur vie, ce qui est très difficile aujourd’hui pour les raisons expliquées ci-dessus. On peut trouver par exemple jusqu’à 9 niveaux d’entreprises sous-traitantes.
Pour lui, l’accident majeur, qui est maintenant possible pour les nucléocrates, est déjà arrivé, car les employés de la sous-traitance sont déjà malades. A chaque fois qu’un travailleur tombe malade, c’est comme si l’accident nucléaire avait eu lieu. Par ailleurs, de la même façon que la lutte antinucléaire ne peut pas ignorer la lutte des travailleurs de la sous traitance, la lutte de ces derniers n’est pas suffisante pour gagner, il s’agit d’une lutte de tous les habitants de cette terre, car un syndicat ne peut pas se mobiliser pour « sauver la Terre »….

Mais pourquoi le Japon s’est-il lancé dans cette aventure ?

La raison pour laquelle le Japon s’est lancé dans l’aventure nucléaire est résumée dans une déclaration du secrétaire général du comité de l’énergie nucléaire : Masariki Matsutaro le 13 janvier 1956 : dans les 20 ans à venir la demande d’énergie devait doubler au Japon, car il y aurait un lien étroit entre la consommation d’énergie et « le niveau culturel d’un pays ». Comme le Japon est dépourvu de tout, il ne lui reste que le nucléaire. Dès 1956, le Japon pense à développer un surgénérateur pour bruler du plutonium.

Et le Japon a de plus en plus de plutonium, en 2015 exactement 47,8 t et 1 200 kg de d’uranium enrichi. Il en a rapatrié 10,8 t au Japon, suffisamment pour produire 1350 têtes nucléaires, le reste se trouve encore au Royaume-Uni et en France.
Le Japon a toujours rêvé d’être énergétiquement indépendant. Déjà de 1937 à 1945, il avait essayé de produire son propre pétrole à partir du charbon. En 1941 les USA ont interdit l’exportation de pétrole vers le Japon, ce qui a été une cause de l’entrée en guerre du Japon.
On s’aperçoit que le Japon n’a pas réussi à produire le pétrole qu’il voulait à partir du charbon. D’une réalisation de 6 % par rapport à ses objectifs en 1937, il parvint à peine à doubler cette performance en la portant à 12 % en 1943. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé, ni beaucoup investi : en 1937, 1,3 Milliards de Yens sur un budget national de 4,7 Milliards de Yens. L’histoire semble se répéter, « la première fois comme tragédie, la seconde comme farce » (K. Marx), avec le plutonium. Le Japon consomme de moins en moins de plutonium, mais il en a de plus en plus. En 2016, promulgation d’une loi qui a pour conséquence de renforcer les capacités financières et techniques du retraitement, mais pour faire quoi ? Son surgénérateur de Monju n’a pas pu fonctionner plus de 3 mois avant d’être arrêté….
En juillet 2018, on arrivera à la fin de l’accord de coopération nucléaire nippo-américain. Or, c’est le fondement de la filière du retraitement japonais, et il y a de fortes chances que cet accord soit reconduit…on va donc essayer de trouver un débouché au plutonium dans le retraitement, mais avec un parc qui a été presque totalement arrêté (sauf la centrale de Sendai)….

Il faut que cesse le commerce du nucléaire :

Que ce soit dans les débats, où dans la manifestation qui a eu lieu à Tokyo, il a été rappelé qu’il fallait créer un mouvement international pour s’opposer aux importations et exportations de technologie nucléaire.
Les occidentaux n’ayant plus de débouchés chez eux, l’exportent en Asie. Des luttes s’y développent comme en Inde, en Turquie, aux Philippines.
Les Turques s’opposent à la construction d’une centrale franco-japonaise, ils l’ont rappelé à travers diverses interventions. La France incapable de produire un EPR, a gagné l’attribution du marché de la seconde centrale nucléaire turque, évalué à plus de 16 milliards d’euros. Le bénéficiaire est un consortium mené par les Japonais Mitsubishi et Itochu, alliés à l’énergéticien français GDF Suez et au turc EUAS. Il s’agirait de la construction de la deuxième centrale nucléaire en Turquie. Pays victime de tremblements de terre, et situé dans une zône de très fortes instabilités politiques.
Il s’agit d’un réacteur Atmea de 1 100 mégawatts. Est-ce une étape dans la réorientation stratégique nucléaire en France vers un réacteur plus petit comme l’ATMEA, suite à l’échec des EPR ? Dans tous les cas, les Français sont aussi concernés que les Turques par le devenir de ce projet.
Les Philippins ont présenté une victoire. Au début des années 70, ce pays s’est lancé dans la construction d’une centrale, mais grâce à la lutte des Philippins, elle n’est toujours pas entrée en service. Néanmoins le gouvernement philippin n’a toujours pas renoncé.
Les Indiens s’opposent à la vente d’une centrale nucléaire japonaise à l’Inde. En 2011, l’Inde comptait 20 réacteurs nucléaires en service. Mis en service en octobre 1969, les réacteurs TARAPUR-1 et TARAPUR-2 sont les réacteurs les plus anciens en activité en Inde. Seuls trois sont plus vieux au niveau mondial, OLDBURY-A1 et OLDBURY-A2 en Grande-Bretagne et BEZNAU-1 en Suisse.
En Inde, la puissance du nationalisme et la possession de la bombe atomique pousse à acheter et à vendre du nucléaire.

2) Deuxième constat : toujours la stratégie du déni, de la création de l’ignorance

Wladimir Tchertkoff, auteur d’un excellent ouvrage sur l’accident de Tcherrnobyl (« Le crime de Tchernobyl », traduit et publié en japonais au moment du FSM, par une petite maison indépendante « Rokufu shuppan »), nous a expliqué comment les projets Ethos et Core s’y étaient pris pour convaincre les populations qu’elles pouvaient vivre dans les zones contaminées, comment leurs initateurs s’y étaient pris pour expulser ceux qui essayaient de comprendre (Professeur Bandajevsky) et surout de soigner les populations (Prof Netserenko).
Ces deux projets n’ont jamais eu pour but de soigner les irradiés, mais d’expliquer aux populations comment vivre dans les zones contaminées en mesurant en permanence l’irradiation et en réduisant la contamination. En restant en dessous de certains niveaux, il serait ainsi possible de vivre en relative bonne santé dans les zones contaminées. L’objectif a été clairement expliqué par J. Lochard : « il fallait occuper le terrain » et surtout ne pas le laisser à ceux comme le professeur Bandajevsky qui avaient étudié et prouvé comment la contamination radioactive agissait à faible dose, ni à Netserenko président de l’institut Belrad qui avait mesuré l’effet bénéfique de l’absorption de pectine de pomme chez les enfants. Netserenko fut chassé par ETHOS d’Olmany et de quatre autres villages du district de Stoline en janvier 2001, sans doute parce que la consommation de pectine de pomme ayant des effets positifs pour faire baisser la radioactivité, il génait les Français du projet ETHOS qui voulaient étudier les cobayes humains, en situation…
Comme le disait J. LOCHARD dirigeant du projet ETHOS : « vivre sous Tchernobyl c’est réapprendre vivre, à vivre autrement, intégrer au quotidien la présence de la radioactivité comme une composante nouvelle de l’existence. » Autrement dit, le nucléaire c’est bien, il faut simplement développer une « culture du risque et du nucléaire » pour s’y adapter… ; pourtant, 80 % des enfants en Bélarussie naissent malades, il y aurait eu plus d’un million de morts des suites de l’accident de Tchernobyl….mais non il faut rester sur place et continuer le nucléaire….malgré les études effectuées sur des rongeurs qui montrent l’impossiblité de s’adapter à la radioactivité. On a constaté un taux de mutations, d’ une génération à l’autre, sur 22 générations exactement, plusieurs centaines de fois supérieur à celui que l’on connaissait jusque-là dans le règne animal .

A Fukushima, Mme Brice-Asanuma a montré comment le gouvernement japonais avait tout fait pour éviter qu’il n’ait à évacuer beaucoup de personnes, notamment en élevant de 1 mSv/an à 20 mSv/an la dose maximale admissible, puis comment il fait tout pour faire revenir les réfugiés dans les zones autrefois interdites…

En avril 2011, le gouvernement avait fixé une zone d’évacuation de 20 km autour de la ville de Futaba et huit autres collectivités locales. (voir la carte ci-dessous). Nous passerons sur le fait que la contamination radioactive n’a pas suivi exactement ce cercle de 20km, et nous retiendrons que les autorités japonaises ont choisi une limite de dose maximale de 20 mSv/an au lieu de 5 mSv/an comme en ex-URSS, et beaucoup plus que les 1mSv recommandés par la CIPR. Il faut dire qu’au Japon a été retenu le bilan « officiel » de 50 morts par forte irradiations et quelques cancers de la thyroïde pour l’accident de Tchernobyl. De même, on a accepté le modèle dose-effet linéaire sans seuil et donc on imagine qu’il n’y a quasiment pas de différence entre les effets de 5 ou de 20 mSv.
Pour le gouvernement japonais, en dessous de 100 mSv, pas de conséquences sanitaires, ce qui a été contesté – entre autres- par le professeur Tsuda Toshihide, de l’université d’Okayama, spécialisé en épidémiologie, il « a remis en cause publiquement, l’enquête de l’université médicale de Fukushima, en affirmant d’une part que le rapport de l’OMS de 2013 notifie une augmentation présente et à venir du nombre de cancer Fukushima, d’autre part que la position du gouvernement japonais niant les conséquences sanitaires en-deçà de 100 msv est une aberration scientifique » .La suite est connue, l’Etat nippon va comme son homologue soviétique après Tchernobyl tout faire pour limiter les évacuations et ensuite faire revenir les « réfugiés » chez eux en trois temps. Premier temps 2011-2012 : mise à disposition gratuite de logements
Second temps : fin 2012 – Mai 2013 : déplacement de la responsabilité de l’Etat vers les collectivités locales, et remise en cause de la gratuité des logements publics, avec l’objectif de transférer cette responsabilité sur les individus eux-mêmes. Fin du mois de mai 2013 : réouverture d’une partie de la zone d’évacuation.
Troisième étape : communication sur le risque, mise en avant de la capacité de « résilience », culpabilisation de ceux qui ne veulent pas revenir.
Thierry Ribaut a rappelé lui comment on a produit l’ignorance, au nom d’une fausse science on a gommer les études sur les dangers des faibles doses, tout cela pour permettre à une industrie mortifère de survivre au détriment de la vie humaine.