Via Campesina. La souveraineté alimentaire et l’agriculture paysanne.

Pour notre dossier "alimentation et agriculture", nous avons souhaité faire un focus sur Via Campesina, organisation internationale de plus de 200 millions de paysan.nes réparti.es dans le Monde. Cette organisation puissante - laquelle peut s’enorgueillir d’avoir 200 millions d’adhérents ? - est fort méconnue en France, précisément parce qu’elle s’occupe surtout de lutter pour maintenir ou regagner des équilibres agricoles et alimentaires dans les pays les plus appauvris et les plus colonisés par les "grandes puissances" (dont la France). Nous avons demandé une présentation succincte et actuelle de cette organisation internationale de solidarité et de lutte des petit.es paysan.nes à Josie Riffaud, paysanne en Gironde, adhérente de la Confédération Paysanne. Membre du Comité de Coordination International de Via Campesina de 2004 à 2013.

La Via Campesina, mouvement paysan international, réunit les paysannes, paysans, nomades, pécheurs.... du Nord et du Sud dans un esprit de solidarité et de convergences de luttes. Luttes ayant pour cible principale l’industrialisation de l’agriculture, les entreprises transnationales et, bien-sûr, l’économie libérale qui détruisent partout les agricultures paysannes, les savoir-faire, les traditions et habitudes alimentaires, les sols, les forêts, les territoires...                                         
Lors de sa création à Mons en 1993, l’objectif premier des organisations fondatrices - dont la Confédération paysanne - était de créer une internationale paysanne à même de porter nos revendications propres.
25 ans après, Via Campesina peut se vanter d’être le porte-voix de plus de 200 millions de paysannes et de paysans des Amériques, d’Afrique, d’Europe, d’Asie.

La souveraineté alimentaire, cheval de bataille de Via Campesina.  

Mise en avant à partir de 1996, la souveraineté alimentaire n’est pas un concept élaboré par des théoriciens économistes mais le cri d’alarme lancé par des paysannes et les paysans déjà victimes des politiques de libre échange. La définition donnée par Via Campesina est celle ci : « La souveraineté alimentaire désigne le DROIT des populations, de leurs pays ou Unions à définir leur politique agricole et alimentaire, sans dumping vis à vis des pays tiers ». Pour Via campesina, c’est bien le sens premier de souveraineté qui est retenu. Celui du pouvoir des peuples de décider pour eux mêmes et ne pas être soumis aux diktats de l’économie libérale, de l’OMC qui veut par exemple imposer des normes de sécurité alimentaires et sanitaires qui sont contraires aux nôtres comme l’utilisation du chlore ou comme l’impossibilité de refuser que soient importés des aliments issus d’agriculture d’OGM.
Il s’agit de défendre le droit de produire et de consommer une alimentation de qualité respectueuse de la Nature, des animaux et des humains.
L’agriculture n’a pas qu’une fonction productive, elle a aussi une multifonctionnalité environnementale et sociale qui doit être prise en compte.
Défendre la souveraineté alimentaire, c’est refuser la libre circulation des marchandises. La Via Campesina prône, par contre, la libre circulation des personnes.
Cette revendication déclenche beaucoup de débats mais elle est fondamentale, c’est un outil de politique agricole peu coûteux, à effet immédiat. Ériger des barrières douanières, taxer les importations, c’est empêcher le dumping et donc éviter la destruction des agricultures paysannes. Mettre sur le marché des denrées qui ont été subventionnées et sont donc vendues en dessous du coût de production est scandaleux et absurde. Nous imposer des aliments contaminés par les pesticides est une atteinte à notre santé. Accepter d’importer des fruits, des légumes produits, cueillis par des esclaves ou issus de territoires occupés palestiniens ou sahraoui est inadmissible.
C’est ce protectionnisme que nous défendons, celui de la solidarité internationale.

Défendre la souveraineté alimentaire c’est défendre l’agroécologie paysanne et ses pratiques respectueuses et holistiques ; la mise en avant d’une relation attentive et harmonieuse. Il ne s’agit pas d’’imposer une technique agricole modèle et mondiale mais bien d’une mise en œuvre de pratiques adaptées à chaque territoire en respectant les traditions, la culture, les besoins.
 La Réforme Agraire Intégrale comprenant l’accès à la Terre, à l’Eau, aux Semences paysannes, aux Crédits est au cœur des revendications. Accès étant entendu dans le sens d’un droit d’usage pas nécessairement droit de propriété .

L’Eradication de la faim, question politique.

La menace de la faim dans le monde à l’horizon 2050 est un sujet qui revient périodiquement. Evidemment, il est de la plus haute importance de se projeter, de mesurer notre impact sur la Nature, sur le Climat. Mais lorsque ce sont les chercheurs et les médias à la solde des multinationales qui traitent le sujet ils s’en servent pour activer les peurs primitives afin de légitimer la généralisation de l’industrialisation de l’agriculture. Le sous-entendu étant que nos agricultures paysannes ne pourraient pas subvenir aux besoins des peuples et que l’unique solution est technique. L’arsenal des nécro-technologies est alors promu : modifications génétiques, nanotechnologies, robotisation, voilà l’Agriculture de pointe, la Smart Agriculture, celle qui "matte" (tue) la Nature.
C’est pure idéologie scientiste, formatage, propagande.
C’est nier qu’aujourd’hui, ce sont les agricultures paysannes qui nourrissent les populations quand l’agriculture industrielle affame et empoisonne. Elle affame en expulsant les paysan.nes de leurs terres, en inondant les marchés de denrées vendues en dessous des coûts de production. Elle empoisonne l’eau, les sols, les aliments, les travailleurs de la terre et les consommateurs. Des chercheurs et chercheuses de l’organisation « Grain » ont publié plusieurs rapports pertinents sur ce sujet*.
Surproductions agricoles, gaspillages alimentaires sont devenus courants et pourtant des millions d’humains souffrent ou meurent de faim.
Faire semblant de s’inquiéter du futur sans être capable de s’occuper du présent est une des preuves de cette imposture...

L’Afrique fait souvent la Une des journaux, l’extrême pauvreté y est largement étalée avec cette grande capacité à actionner les ressors émotionnels, ceux qui font verser une petite larme de compassion mais ils se gardent bien d’expliquer le pourquoi du comment.
Jamais il n’est dit que le malheur de l’Afrique c’est d’être riche et que c’est du pillage de ses richesses que l’Afrique se meurt.

Pillage agricole avec la mise en place de grandes plantations de café, de canne à sucre, coton... pendant la période coloniale. Pillage qui perdure par le biais des Plans d’Ajustement Structurels imposés par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire international pour payer la prétendue Dette. Ces plans obligent les gouvernements à abandonner les politiques agricoles soutenant les agricultures locales, à favoriser l’agriculture de rente (coton, palme à huile, plus généralement tout ce qui pourra être exporté). Les agricultures vivrières se retrouvent de ce fait anéanties et c’est ainsi que des populations paysannes souffrent de la faim. S’y rajoutent les expulsions subies par les accaparements de terre qui sont un énorme fléau.
Pillage des matières premières, diamants, cobalt, coltan, uranium, pétrole....
Pour avoir la mainmise sur les matières premières, la France a des pratiques très condamnables d’assassinats, de déstabilisations politiques, de guerres qui sont les facteurs principaux de malnutrition.
Pillage d’humains, arrachés aux villages plusieurs siècles durant pour être vendus comme esclaves, privant les peuples des forces vives et désorganisant les sociétés. Les traces de cette période sont indélébiles. L’ extrême pauvreté, les accaparements de terre, conflits, guerres, changements climatiques poussent beaucoup de jeunes, les plus gaillards, à partir, à migrer à l’intérieur de l’Afrique mais aussi vers l’Europe trop souvent au péril de leur vie.
Lors du premier forum pour la souveraineté alimentaire « Nyéléni », qui s’est déroulé au Mali en 2007, j’ai participé à un atelier sur la thématique « Guerres et conflits ». Il y avait surtout des africains. L’un d’eux a pris la parole et a expliqué qu’il fallait refuser l’aide alimentaire. J’étais surprise car je n’avais jamais imaginé la question sous cet angle. Selon lui, la seule aide souhaitable serait le soutien logistique qui permettrait l’acheminement des denrées trouvables aux alentours, dans les régions voisines. Chaque fois qu’il y a des interventions, il y a déstabilisation, perte d’initiatives et de contrôle par les victimes. Les forces extérieures arrivent, imposent leur nourriture et défont le tissu local. Il est fréquent que des militaires accompagnent. L’aide alimentaire est le plus souvent un facteur agravant, elle déstabilise encore davantage les zones touchées - avait il expliqué - et au final, les rend encore plus dépendantes.

Autre témoignage au sujet de l’aide au développement : Mamadou Cissokho, président du CNCR, syndicat sénégalais membre de Via Campésina a été invité à s’exprimer en introduction aux Assises du développement et de la solidarité internationale qui se sont tenues à Paris en novembre 2012. Son allocution a été d’une force considérable. Le message phare était : « Il faut que vous arrêtiez de nous dire que vous voulez nous aider à nous développer, plus vous nous aidez, moins l’Afrique avance... »
Ecouter les discours de Sankara sur la dette, se souvenir des espoirs démocratiques qu’avait pu engendrer Lumumba montre que les africain.nes savaient fort bien, dès les années des indépendances, quelles bonnes directions prendre. Ils ont été assassinés pour être remplacés par des pantins à la botte des grandes puissances. Des initiatives constructives existent, les organisations africaines membres en sont des acteurs, mais la lutte est difficile, les enjeux financiers sont tellement énormes.
C’est d’injustice sociale, de répartition des richesses, dont il faut que nous parlions lorsque nous évoquons la question de la faim et de la pauvreté.

La France a une dette énorme envers l’Afrique. Il serait grand temps que nous nous penchions sur la question de la Réparation.
Mais réparer n’est pas faire l’aumône. Réparer, c’est arrêter tous les pillages, arrêter de dire comment il faut faire, laisser les africains.nes exister selon leurs cultures, leurs traditions, leurs volontés… Rendre la dignité passe « très simplement » par l’accès aux droits humains fondamentaux, droits aujourd’hui totalement bafoués, à commencer par celui de circuler librement.

La Via Campesina œuvre pour obtenir que soit reconnue une déclaration des droits des paysans et des paysannes. Depuis plus de 10 ans, elle bataille à l’ONU. Jean Zieggler et Olivier De Shutter, tous deux anciens rapporteurs aux Nations Unies pour le droit à l’alimentation, ont beaucoup soutenu et étayé nos revendications de Droit à la Souveraineté alimentaire.
Plusieurs forums pour la Souveraineté alimentaire nommés « Nyéléni » se sont succédés depuis 2007. Ils regroupent des organisations paysannes, des pêcheurs traditionnels, des peuples autochtones, des peuples sans terre, des travailleurs ruraux, des migrants, des éleveurs nomades, des communautés habitant les forêts, des femmes, des jeunes, des consommateurs, des mouvements écologistes et urbains.Tous et toutes réuni.es avec une volonté farouche de faire barrage au système capitaliste, de trouver des chemins pour construire un autre monde de paix juste et solidaire.
C’est par la convergence des luttes que nous avançons.
Les luttes se mènent de front et chacun.ne à sa façon en est acteur, actrice.
Un nombre grandissant de personnes de tous âges viennent dans nos fermes, veulent se former à l’agroécologie paysanne, parce qu’ils et elles ne veulent plus être des courroies de transmission du système capitaliste.
Les consomm’acteurs des AMAP soutiennent des petits producteur.trices et font un beau pied de nez au système consumériste.
Les faucheurs, faucheuses d’OGM, les groupes de vigilence OGM ont permis et permettent de dénoncer et de contrer le fléau.
Les grands rassemblements tels que celui de Notre des Dames des Landes sont des leviers formidables de convergence et en plus... Quelle fierté quand la lutte porte ses fruits. Le projet d’aéroport est enterré !
La liste des luttes à mener, Bure en tête, est longue et difficile, mais comme le dit l’adage : « Il n’y a que les luttes que nous ne menons pas que nous sommes certain.es de perdre. »
 GLOBALISONS LA LUTTE. GLOBALISONS L’ESPOIR.

Josie Riffaud, paysanne en Gironde. Confédération Paysanne.
Membre du Comité de Coordination International de Via Campesina de 2004 à 2013.

* https://www.grain.org/fr/article/entries/5827-l-empreinte-climatique-demesuree-des-industries-de-la-viande-et-des-produits-laitiers
* https://www.grain.org/fr/article/entries/4960-affames-de-terres-les-petits-producteurs-nourrissent-le-monde-avec-moins-d-un-quart-de-l-ensemble-des-terres-agricoles
* https://www.grain.org/fr/article/entries/5122-remise-en-cause-des-lois-foncieres-et-semencieres-qui-tire-les-ficelles-des-changements-en-afrique
* https://www.grain.org/fr/article/entries/5131-reformes-structurelles-accords-de-libre-echange-et-guerre-contre-la-subsistance