Déluges, 19ème épisode : Une rencontre surprenante

, par adorde

L’action projetée fut présentée ainsi : il s’agissait de profiter de la présence des nombreux militants réunis dans le Congrès pour entrer dans la décharge de Mezidon. Officiellement, aucuns travaux n’avaient commencé. C’était le bon moment pour aller s’en assurer, et aussi pour montrer que la contestation du projet d’enfouissement de CO2 prenait une ampleur nationale, voire internationale. L’action, programmée pour l’après-midi de ce dimanche, fut annoncée en réunion plénière en début de matinée. Le scénario était d’abord d’aller, en fin de matinée, sur le marché dominical de Lalisière, avec pour objectif une distribution de tracts et des prises de parole qui, du moins l’espérait-on, pourrait inciter des habitants à se joindre à l’action. On se rendrait ensuite en manifestation jusqu’à l’entrée de la décharge, où l’on bousculerait les quelques vigiles qui s’y trouvaient pour s’y frayer un chemin. Il y eut bien quelques voix pour s’élever contre une telle initiative, qui allait occuper une grande partie de la journée, alors que les discussions de fond devaient elles aussi se poursuivre. Cette position resta minoritaire, la majorité approuva l’action proposée. Mais ce qui, pour des raisons évidentes, ne fut pas annoncé à l’assemblée, c’est que dans le même temps, un petit groupe contournerait la décharge pour y entrer par un endroit où on avait repéré que la barrière qui l’entourait était facile à escalader. Le but de ce groupe était de planter un drapeau au sigle CATA au point le plus haut de la décharge, mais sur ce sujet, motus !

A onze heures du matin, le marché de Lalisière-en-Brie vit donc apparaître, par petits groupes, les militants CATA. Les tracts furent distribués, les appels à rejoindre l’action furent prononcés. A midi et demi, la manifestation s’ébranla, renforcée de quelques locaux, vers la décharge. A l’entrée, comme il fallait s’y attendre, le groupe de vigiles qui gardaient habituellement la décharge avait reçu le renfort des guignols bien connus de la police municipale et de quelques malabars non identifiés, sans doute membres d’une officine de sécurité privée recrutés en urgence. Ça faisait du monde, et les négociations pour entrer essuyèrent un refus définitif, et slogans et quolibets fusèrent.

Pendant ce temps, le petit groupe constitué de Jean-Ernesto et Aurélia et d’une poignée de représentants de diverses CATA, entrait sans encombres dans la décharge. Ils longèrent les monticules recouvrant les casiers où sont déposées les ordures et constatèrent que l’activité de la décharge semblait bien arrêtée. Très peu de déchets isolés gisaient à terre ou volaient ça et là, ce qui signifiait que les casiers n’avaient pas été remplis depuis un certain temps. C’est au détour d’un des ces monticules qu’ils virent venir dans leur direction un groupe de trois hommes, portant des masques et des vêtements de sécurité, qui heureusement ne les virent pas. Ils se cachèrent précipitamment. Les hommes passèrent tout près d’eux sans plus les remarquer, et ils entendirent distinctement l’un d’entre eux dire : Il faut vraiment pas tarder ! Tandis que ces apparitions s’éloignaient, notre groupe sortit de la décharge, non sans avoir, comme prévu, planté leur drapeau et pris des photos pour fêter l’événement, et rejoignit le gros des manifestants qui continuaient à réclamer à hauts cris le droit d’entrer. Ils s’avancèrent aux premiers rangs du rassemblement. Ce fut pour constater que les trois hommes qu’ils avaient vu passer si près d’eux dans la décharge, désormais débarrassés de leurs costumes, avaient rejoint le cordon de sécurité et s’entretenaient de manière fort animée avec le chef de la police municipale. C’est alors qu’ Eric, le représentant de la Coordination pour l’Arrêt du Totalitarisme Atomique ayant participé au petit groupe entré dans la décharge dit à Jean-Ernesto, désignant un de ces types :
- Celui-là, je suis sûr de l’avoir vu quelque part, mais où ? On prit des photos du type en question.
On discuta de la nécessité ou non de tenter de forcer le barrage. Il fut décidé que non. La démonstration de force était suffisante, on avait montré que la vigilance ne se relâchait pas, qu’elle s’amplifiait largement. On se détourna et on retourna joyeusement en cortège à la salle de réunion.

Lors du bilan de l’action, Jean-Ernesto révéla l’intrusion du petit groupe dans la décharge et la plantation du drapeau. Certains manifestèrent leur mécontentement d’apprendre qu’ils avaient en quelque sorte servi de « masse de manœuvre » pour une action qu’on leur avait caché, mais la majorité approuva la chose, comprenant la nécessité d’avoir maintenue secrète cette intrusion. Jean-Ernesto se garda de faire mention de la présence du groupe de trois hommes.

La journée se termina par une dernière assemblée plénière. Elle avait pour titre, ce qui est bien naturel : Comment Agréger Toutes les Alternatives ? Chacune et chacun y alla de ses propositions, mais en fin de compte il ne fut pas répondu collectivement à cette question, dont l’examen plus approfondi fut renvoyée à une rencontre prochaine. On parvint quand même à finaliser un communiqué de presse final, on créa une liste mail large pour l’information, une autre pour la discussion et une plus restreinte pour l’action.
Ce fut au moment de se séparer qu’ Eric dit à Jean-Ernesto et Jeanne-Maria :
- Ce type-là, celui que nous avons vu tout à l’heure à la décharge, et ses acolytes aussi sûrement, maintenant, je me rappelle : c’est des mecs de l’ANDRA.
- l’ANDRA ? Tu veux dire...
- Ouais, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs. Celui-là, je l’ai vu à Bure, il y a pas si longtemps, j’en suis sûr et certain.