la Maison commune de la décroissance

En ces temps d’insurrection, d’effondrement qui vient, de neige à profusion en Ile de France, ayant succédé à presque un mois de pluie continue, peut-être est-il temps de se mettre à jour sur la question de la décroissance ?
Elle a donné lieu ces dernières années à nombre d’articles et de livres. Un message nous vient de la Maison commune de la décroissance, la structure politique (re)naissante des Décroissants français. Même si nous ne sommes pas d’accord sur la conclusion, à savoir l’absence de perspective ou de modèle d’une "vie véritablement humaine" même au sein de l’écologie politique, parce que cela est du ressort du social.
C’est bien ce qui fait que nous nous intéressons à l’écologie radicale et, en particulier, à l’écologie sociale, de Murray Bookchin. Il y a là une vraie construction politique, démocratique et sociale qui se trouve mise en oeuvre aujourd’hui au Chiapas (région autonome du sud-est du Mexique) et au Rojava (région autonome du nord de la Syrie). On pourrait en voir des modalités singulières à l’oeuvre aussi à Notre Dame des Landes, en France. Pas anodin que ces trois expériences socio-écologiques contemporaines soient en lutte contre l’Etat-Nation et le capitalisme-productivisme et en train de créer de nouvelles sociétés structurant un avenir vivable, celui d’une vie vivable sur cette planète Terre.
Pas anodin que les deux dernières soient menacées actuellement, le Rojava, parce que les Kurdes ont en même temps battu militairement Daech et poursuivi la construction de leur nouveau monde, Notre Dame des Landes parce que la victoire de l’abandon du projet d’aéroport découvre littéralement le projet de société nouvelle des opposants (zadistes et paysans de la zad).
En regard, le projet décroissant, qui nous intéresse toujours sur le plan économique et social, semble tout de même en décalage temporel avec ce qui se construit aujourd’hui et l’accélération fulgurante des destructions dues à la société thermo-industrrielle.

Un spectre devrait hanter la croissance : le spectre de la décroissance.

Un spectre devrait hanter la croissance : le spectre de la décroissance. Toutes les puissances du vieux monde sont pourtant unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le bouffon et le tsar, Merkel et Macron, les « socialistes » et « libéraux » de tout pays et les policiers français.
Quelle est l’opposition qui n’a pas été accusée d’enrayer le retour de la croissance ? Quelle est l’opposition qui, à son tour, n’a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l’épithète infamante de décroissant ?
Il en résulte un double enseignement.
Nulle part la décroissance n’est reconnue comme une puissance par toutes les puissances économiques et politiques du monde.
Il est pourtant grand temps que les décroissants exposent à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs objectifs et leurs tendances ; qu’ils opposent à la fable du spectre décroissant un manifeste de la décroissance.
C’est à cette fin que des décroissants français se sont réunis depuis deux années pour poser les fondations les plus solides, donc les plus radicales, possibles d’une critique générale de la croissance et de son monde.

Finissons-là avec cette reprise amère du Manifeste du Parti communiste. Amertume à cause de l’état de liquéfaction idéologique dans laquelle se trouvent aujourd’hui les éléments éparpillés d’une critique du capitalisme. Leur radicalité s’est à ce point rabougrie que le plus petit dénominateur commun ne leur permet même plus de produire ces ersatz de convergence dont la « gauche de la gauche » s’est nourrie depuis la dernière révolution, depuis 50 ans. On en a pourtant connu de ces appels, toujours construits sur le même canevas en 3 temps : l’annonce prématurée de la mort du capitalisme, les frémissements de l’insurrection finale, l’appel à se réunir. Ironie aussi ; à cause de l’état gazeux dans lequel se disperse aujourd’hui la nébuleuse écologiste ; électoralement, politiquement, idéologiquement, toute pensée écologique semble s’évaporer soit dans les trahisons du développement durable – souvent accouplée à l’économie sociale et solidaire –, soit dans les replis de l’écologie intérieure et du développement personnel.
Amère ironie enfin car il faut commencer par avouer que la décroissance pour se hisser à la hauteur de son ambition d’être une critique générale n’a réussi le plus souvent qu’à rassembler tous ces errements : décroissance austéritaire, individualisme de la simplicité volontaire, brouillard d’une abondance sans
prospérité (ou l’inverse), catastrophisme apolitique de l’apocalypse qui vient, haine malthusienne de l’humanité.
Pire encore, alors que c’est la notion de limite qui est au coeur même de la décroissance, que tant de plafonds de la soutenabilité écologique sont aujourd’hui largement dépassés – dérèglement climatique, effondrement
de la biodiversité, eutrophisation des cours d’eau et acidification des océans, guerre généralisée de l’industrie contre la nature, pics des « ressources » minières et énergétiques – beaucoup des critiques de la croissance continuent de se croire au siècle précédent, dans ces années 1970 où pour la dernière fois
l’humanité connaissait une empreinte écologique soutenable : ils continuent de faire semblant de ne pas voir la différence entre l’objection de croissance – le simple et seul arrêt de la croissance – et la décroissance : repasser sous les plafonds de la soutenabilité écologique, et sociale. Quand ils ne se pincent pas le nez parce que le mot de « décroissance » ne serait pas « attirant ».
Alors il faut l’écrire clairement : s’opposer à la croissance, ce n’est pas se contenter de l’arrêter, c’est entamer un retour sous les plafonds de l’insoutenable et de l’indécence. Si ce retour est démocratique, il s’appelle la décroissance.
Faute d’une telle définition aussi claire, aussi radicale, aussi cohérente, le spectre de la décroissance jamais ne deviendra une puissance assez dangereuse pour inquiéter réellement le monde absurde de la croissance,
de l’accélération permanente, de la connexion généralisée.

Conscient de cela, que faire ? Les bâtisseurs de la Maison commune de la décroissance (MCD) ont tenté depuis octobre 2015 une voie exigeante : à partir d’une invitation envoyée à tous les partisans politiques de la décroissance, s’engager d’emblée dans la voie de la solidité idéologique, aller au plus enfoui du monde de la croissance que nous critiquons pour en débusquer les racines les plus profondes. En cours de processus, les opportunistes de la décroissance qui ne voient dans la décroissance qu’un mot-slogan sous lequel chacun
pourra individuellement se construire sa décroissance à lui, les nostalgiques de la vieille extrême-gauche des amphis qui ont si longtemps cru que leur néo-ruralisation vaudrait « mouvement social », se sont éloignés de ce qui se construisait pourtant tout à fait démocratiquement et pour une fois collectivement.
Tant pis ; ou tant mieux car il faut enfin reconnaître l’échec de l’histoire assez récente des mouvements politiques de la décroissance. Le MOC s’est trop entêté dans une stratégie de convergence antiproductiviste : aveuglement de ne pas s’avouer que trop d’anticapitalistes ne sont pas prêts à renier leurs bases travaillistes, progressistes, leur écologisme malgré-soi. Quant au PPLD, dès son accouchement, il n’a été qu’une coquille (d’escargot) dissimulant mal des individualismes nourris de quelques slogans ou idées repiqués çà et là.
Rien ne dit que la MCD (Maison commune de la décroissance) va réussir mais au moins elle aura tenté une vraie voie de rupture avec les précédentes tentatives. Et d’ores et déjà, elle peut être jugée sur des résultats idéologiques tangibles. Pour ma part, j’en mettrais en avant au moins deux.
Tout d’abord, a enfin été parfaitement clarifiée l’articulation entre politique de la décroissance et élection : la MCD ne va pas aux élections, elle ne présentera de candidats à aucun vote. Mais elle ne s’interdira absolument pas de soutenir tous ceux dont les propositions seront en accord avec les ruptures programmatiques qui résulteront des travaux idéologiques de la MCD.
Ensuite, mais c’est peut-être aujourd’hui plus un espoir qu’une réalité, il faudrait que la MCD s’appuie le plus explicitement possible sur une clarification exemplaire quant à la relation qui doit exister entre écologie et société. L’écologie fournit un principe de réalité, un domaine de définition : il faut respecter les conditions de possibilité d’une soutenabilité de la vie humaine. Ces conditions sont des limites (des seuils, des bornes, des frontières, des effondrements). Mais l’écologie – même politique – ne fournit aucun modèle
de ce que serait une vie véritablement humaine : car c’est là une question sociale, celle du vivre ensemble.
Les décroissants ajoutent donc un principe d’espérance : que vivre humainement, c’est d’abord vivre pour vivre ensemble, à proximité les uns des autres ; que la liberté n’est pas une propriété privée qui s’arrête là où commence celle des autres mais qu’elle est d’abord le partage d’un espace commun, d’une vie commune, d’un monde commun.

Michel Lepesant, (p)artisan de la décroissance,

http://decroissances.blog.lemonde.fr/
Sur le site de la Maison commune de la décroissance, tous les comptes-rendus de sa naissance : http://ladecroissance.xyz/